Quand la chanteuse Elisapie a vu la vidéo qui montrait les derniers instants de Joyce Echaquan, son cœur a éclaté. Ses espoirs aussi.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Dans les heures qui ont suivi, elle a pleuré. Beaucoup pleuré.

La rage passée, elle a enregistré un message qu’elle a publié mercredi sur Instagram. Laissant les larmes couler sur ses joues, Elisapie s’est adressée à François Legault.

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Elle a choisi de le tutoyer. De faire tomber le décorum.

Récemment, tu as dit qu’il n’y avait pas de racisme systémique au Québec. Je me suis dit : “T’es né où ?” Comment peux-tu dire quelque chose comme ça et ne pas reconnaître l’histoire de ton peuple qui est arrivé ici en bateau dans une culture millénaire ?

Elisapie dans son message adressé à FrançoisLegault

Elisapie parle ensuite de son impatience et de celle de tous les peuples autochtones, de la grande méconnaissance à l’égard des réalités autochtones.

« Tu devrais être en train de dire à ton peuple qu’il doit se conscientiser, s’informer, dit-elle encore à François Legault. Tu devrais dire à tes ministres de la Culture et de la Santé de faire des formations pour faire connaître les autochtones. »

Je me suis entretenu avec Elisapie vendredi. Je n’ai posé que deux ou trois questions. Un torrent de mots a jailli. De nouveau, elle a décoché des flèches à l’endroit du premier ministre.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La chanteuse Elisapie

Je me demande si c’est parce qu’il est très ignorant ou si c’est parce qu’il a un programme politique. Est-ce qu’il a déjà côtoyé des autochtones ? Si tu ne t’approches pas d’eux, c’est sûr que tu demeures ignorant.

Elisapie à propos de François Legault

Elisapie s’adresse au « leader d’un système qui runne l’hôpital de Joliette » où est morte Joyce Echaquan, mais son message est pour tous les Québécois. « Il y a un malaise dans la société québécoise. Il faut le nommer. Ça va mal, très mal. »

Ce malaise, Elisapie le voit de plus en plus chez les jeunes Québécois. « Des gens me disent : “Pourquoi mon père ne m’a pas parlé plus de ça ?” Ils ont un sentiment de trahison. »

C’est ce silence qui a accompagné Joyce Echaquan dans la mort.

En fait, ce que nous force à faire Elisapie, c’est de nous mettre à la place des autochtones. À la place de Joyce Echaquan.

Imaginons que cette dernière ait été notre mère ou notre sœur, qu’elle se soit retrouvée dans un hôpital anglophone du Canada et qu’elle se soit fait humilier par une infirmière qui aurait hérité des traits de la « maudite vendeuse anglaise de chez Eaton ».

C’est facile de laisser monter l’empathie. Pourquoi avons-nous du mal à regarder les choses dans cette lorgnette ?

Les Québécois sont très préoccupés par leur propre identité Ils ont été maltraités par les Anglais. Mais ils oublient qu’ils ont été des colonisateurs à l’égard d’un autre peuple. Les Québécois ont un regard de colonisateurs typiquement européen. Ils souffrent, mais ils devraient voir qu’il y a des gens qui souffrent plus qu’eux.

Elisapie

Elisapie a grandi à Salluit. Elle est inuk (et non innue). Elle parle l’inuktitut (et non l’innu). Sa mère, qui ne parlait ni l’anglais ni le français, a insisté pour qu’elle apprenne le français.

Tous les soirs après l’école, la petite Elisapie a chanté inlassablement Une colombe de Céline Dion. Plus tard, il y a eu Leclerc, Desjardins, Leloup.

Elisapie a fait le chemin jusqu’à nous. Elle l’a fait sur la terre de ses propres ancêtres.

« Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui je me sens plus proche d’une Kim Thúy ou d’un Dany Laferrière ? Pourquoi ai-je le sentiment de venir d’ailleurs ? D’être une déracinée chez moi ? », écrivait-elle dans un texte publié sur Facebook le 21 juin dernier.

PHOTO JONATHAN BRISEBOIS

La chanteuse Elisapie

Le 21 juin, vous le savez, c’est la Journée nationale des peuples autochtones, cette fête qui, chaque année, passe totalement dans le beurre. Rien de comparable avec celle qui, trois jours plus tard, nous fait swinger la bacaisse dans l’fond d’la boîte à bois !

Que savons-nous des Atikamekw, des Cris, des Innus, des Naskapis, des Algonquins, des Abénaquis, des Malécites, des Micmacs, des Hurons-Wendat, des Mohawks et des Inuits ? Pour la grande majorité des Québécois, ces peuples forment un magma. Ce sont des « Indiens ».

Et pourtant, on saute au plafond lorsqu’un Français confond Québec la ville et Québec la province. Et pourtant, on veut arracher la tête à l’Américain qui ne sait pas que l’on parle français au Canada. Et pourtant, on s’évertue à défendre les particularités régionales qui distinguent l’Abitibi, le Lac-Saint-Jean, la Beauce, le Bas-du-Fleuve, Charlevoix et tutti quanti.

Faut surtout pas mettre tous les Québécois dans le même panier. Oh que non !

C’est cette ignorance qui a accompagné Joyce Echaquan dans la mort.

Elisapie est allée à la veillée qui avait lieu mardi soir à Joliette. Elle a rencontré une femme de la communauté atikamekw qui lui a dit que son père avait subi une injustice similaire dans cet hôpital.

« Pour les employées qui étaient avec Joyce, elle n’était qu’une autre Autochtone. Une Atikamekw, câlisse ! Ça va être du trouble ! Ça va être loud. »

C’est cette indifférence qui a accompagné Joyce Echaquan dans la mort.

Au cours de cette semaine difficile, Elisapie a appris qu’elle obtenait trois nominations au prochain gala de l’ADISQ, dont celle d’Artiste autochtone de l’année.

« Tout cela me fait plaisir, c’est sûr. Et l’ADISQ m’a permis de me faire connaître. Mais les prix, je m’en fous pas mal. Ce qui est important, c’est qu’on nous mette en valeur et qu’on fasse sentir qu’on veut nous entendre. »

C’est cette reconnaissance qui aurait pu sauver Joyce Echaquan.