Du sucre à la crème, on ne peut s’en passer. Et quand on apprend en plus qu’il est fabriqué avec l’aide de personnes handicapées, on l’apprécie encore plus. Un projet beauceron qui prend du galon.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

(Saint-Victor) Le directeur de l’Association pour l’intégration sociale (AIS) Beauce-Sartigan n’y croyait pas quand Patrick Savaria et Sylvie Lewis lui ont proposé d’embaucher d’un coup plus d’une dizaine de jeunes en situation de handicap pour lancer avec eux une fabrique de sucre à la crème. Quelques mois plus tard, Les Aliments PSL ont pignon sur rue à Saint-Victor, exploitent en prime un sympathique café et sont en voie de vendre leur sucre à la crème aux quatre coins du Québec.

« C’était trop beau pour être vrai, s’est rappelé Emmanuel Rodrigue, qui a créé L’Inclusion, une entreprise d’économie sociale associée à l’AIS Beauce-Sartigan. Que deux personnes de Montréal veuillent adopter la Beauce, ce n’est pas impossible, mais qu’ils veuillent embaucher que des employés handicapés, c’était beau, gros, trop beau et trop gros, en fait ! »

Pourtant, tout était bien en place quand nous avons passé la porte du café Temps souviens-tu ?, accueilli en ce beau dimanche matin d’août par la joviale Laurence Germain, l’une des employées parrainées par l’AIS Beauce-Sartigan qui travaillent dans le café-bistro de la rue des Écoliers. Avec un grand sourire, l’adolescente de 14 ans, atteinte du syndrome de Williams, s’empresse de nous rappeler de porter le masque et de désinfecter nos mains, après quoi elle nous oriente à travers le menu proposant cafés, thés, viennoiseries et, bien sûr, quatre variétés de délicieux sucre à la crème — une cinquième au parfum de bacon (!) a été dévoilée à la fin du mois d’août. « Je suis super fière de moi, nous assure Laurence. Beaucoup de clients me demandent ce qu’il y a au menu, je les aide à choisir. Il y a aussi beaucoup de gens que je connais qui passent au café, des fois, je leur parle. Dans le fond, ce que j’aime le plus, c’est de jaser avec les clients, je suis comme ça, j’aime ça ! Mais j’aime aussi faire la vaisselle, même si je trouve ça un peu difficile. C’est aussi difficile de transporter les verres sur le cabaret. À date, je n’ai pas eu d’accidents ! »

PHOTO MICHEL GERMAIN, FOURNIE PAR LES ALIMENTS PSL

La jeune Laurence Germain, atteinte du syndrome de Williams, s’est avérée la candidate idéale pour assurer le service dans le café Temps souviens-tu ? « Les gens qui connaissent Laurence et qui ont vu le film Gabrielle ont tout de suite vu que c’est une beauté, pleine de bonté, soutient Emmanuel Rodrigue, directeur de l’AIS Beauce-Sartigan. Tout le monde est tombé en amour avec elle et on a fait une heureuse, elle se valorise et se réalise. »

Son père Benoit écoute notre discussion avec fierté. Il mesure encore l’étendue des bénéfices que sa fille tire de cette expérience professionnelle inespérée. « On est super satisfaits pour des raisons qui nous ont surpris nous-mêmes », soutient celui qui s’est installé à Beauceville avec sa famille il y a quelques années. « Laurence a été débrouillarde, elle a fait preuve d’initiative dès la première semaine au travail ; elle s’est mise à aller au-devant des coups, à spontanément nettoyer les tables lorsque les clients quittaient le café. On ne savait pas qu’elle avait ça en elle, ça nous a surpris et elle-même a été étonnée, mais c’était naturel chez elle. »

PHOTO FOURNIE PAR L’AIS BEAUCE-SARTIGAN

Les employés au travail

« Se réaliser eux-mêmes »

Le même sentiment d’accomplissement se fait sentir dans les cuisines de la fabrique des Aliments PSL, située juste derrière le comptoir du café, en aire ouverte. Une dizaine de personnes autistes et de personnes trisomiques encadrées par des éducateurs spécialisés de l’AIS Beauce-Sartigan s’affairent pendant la semaine à confectionner le sucre à la crème selon la recette mise au point par Sylvie Lewis et décortiquée par son conjoint Patrick Savaria, analyste-programmeur de formation.

« On ne se le cachera pas, fabriquer du sucre à la crème à longueur de journée, ce n’est pas sexy, affirme l’entrepreneur originaire de la rive-sud de Montréal. On s’est alors demandé qui seraient les employés idéaux pour faire ça, et on a conclu que les jeunes de l’AIS seraient parfaits pour la fabrique. Notre plan d’affaires s’est donc développé autour de nos employés spéciaux — on les appelle nos p’tits amours. Nos employés réguliers sont donc là pour être en soutien, ce qui est généralement l’inverse des autres projets d’intégration professionnelle du genre. »

Les gens vont prendre un employé spécial de temps en temps pour lui faire faire de la petite besogne. Nous, notre force de production au complet est constituée de personnes autistes et de personnes trisomiques.

Patrick Savaria

« Ça les valorise énormément, mais tu ne peux pas savoir à quel point c’est aussi le cas pour nous de pouvoir les aider, renchérit de son côté Sylvie Lewis. Pour nous, ce n’est pas une charge de travail : c’est une joie d’être avec eux. »

Un constat qui est partagé par Emmanuel Rodrigue, qui a justement cherché à mettre en place des plateaux d’emploi pour les jeunes en situation de handicap en créant en mars 2018 L’Inclusion. La fabrique de sucre à la crème est devenue en quelques mois le principal plateau d’emploi chapeauté par L’Inclusion. « Le premier élément clé est l’ouverture et l’envie de Sylvie et Patrick de travailler avec ces gens-là, explique M. Rodrigue. Ensuite, ils ont réfléchi pour que les étapes puissent être réalisées par des personnes qui ont des limitations. Ils ont su comment diviser le travail et créer les outils et repères visuels adéquats. Ce sont des tâches routinières et sécuritaires, mais elles sont aussi extrêmement valorisantes. Ça fait deux semaines qu’ils travaillent à la fabrique et, le soir, quand ils reviennent, ils sont contents, heureux d’y retourner le lendemain. Nous, on travaille souvent pour réaliser des projets, pour se payer des vacances. Eux, ils travaillent pour se réaliser eux-mêmes. »

PHOTO MICHEL GERMAIN, FOURNIE PAR LES ALIMENTS PSL

Patrick Savaria et Sylvie Lewis ont quitté la rive-sud de Montréal pour s’établir en Beauce, attirés par les beautés de la région, mais aussi par la qualité du programme d’intégration professionnelle des personnes en situation de handicap de l’AIS Beauce-Sartigan.

Le projet développé par les Aliments PSL est devenu à ce point central pour L’Inclusion que l’entreprise établie à Saint-Georges est sur le point de déménager ses locaux dans l’espace voisin du café Temps souviens-tu ? « On était déjà à la recherche d’un local pour développer les différentes facettes de notre entreprise, affirme Emmanuel Rodrigue. Aussi, au lieu d’avoir une intervenante à un endroit et une autre à Saint-Victor, c’est facilitant de les avoir toutes au même endroit. On pourra aussi avoir une aire de repas commune, en plus de pouvoir faire des rotations de personnel quand c’est nécessaire. Ça nous permettra de former des gens à différentes étapes dans leur développement. »

Avec à la clé des impacts à long terme qu’on a peine à mesurer jusqu’à maintenant, mais qui sont déjà considérables dans le quotidien des principaux intéressés. « Manu m’a dit : “J’ai une question pour toi : veux-tu travailler ?” J’ai dit : “Mon Dieu, oui !” J’étais comme trop contente, affirme Laurence Germain, encore fébrile. Tout le monde m’apprécie, je suis comme dans une famille qui est vraiment trop le fun ! »

C’est le genre d’appréciation qui ne se comptabilise pas dans la colonne des résultats financiers, mais qui permet déjà à Sylvie Lewis et à Patrick Savaria de dire mission accomplie.

Des sucreries qui voyagent

D’ici Noël, on devrait retrouver les jolies boîtes noir et rouge des Aliments PSL un peu partout au Québec. Le sucre à la crème l’Artisan, au café, et le Beauceron, au sirop d’érable, seront en effet sur les tablettes de près de 450 épiceries à grande surface — les variétés au chocolat, à la fleur de sel et au bacon sont vendues pour l’instant uniquement au café Temps souviens-tu ?

« Le Québec, c’est un premier pas, assure le copropriétaire Patrick Savaria. On n’a pas peur des quelques compétiteurs, une érablière locale nous fournit un sirop d’érable qui nous permet d’utiliser uniquement des produits naturels tout en nous permettant de congeler notre sucre à la crème pendant six mois. Notre courtier alimentaire nous a proposé un plan de mise en marché et de marketing ambitieux, il croyait en notre produit avant même d’y avoir goûté. Il est maintenant conquis. »

PHOTO MICHEL GERMAIN, FOURNIE PAR LES ALIMENTS PSL

Laurence Germain, une employée, oriente les clients à travers le menu du café Temps souviens-tu ?, qui propose cafés, thés, viennoiseries et, bien sûr, cinq variétés de délicieux sucre à la crème.

Sa conjointe Sylvie Lewis fabrique du sucre à la crème depuis plus de 10 ans, elle dit pouvoir reconnaître à l’œil sa texture idéale. C’est elle qui transmet son savoir-faire aux jeunes personnes autistes et personnes trisomiques qui travaillent dans les cuisines de l’atelier de Saint-Victor. Elle avait d’abord vendu ses premiers tests au marché public de La Prairie, sur la rive-sud de Montréal, et « ça s’est vendu comme des petits pains chauds », soutient-elle. Cet automne, ce sont quelque 15 000 pièces de sucre à la crème qui seront confectionnées chaque semaine dans la fabrique. D’ici la fin de 2021, on envisage d’automatiser la production, « en fonction des postes adaptés pour garder les mêmes employés et les mêmes standards de qualité, assure Patrick Savaria. On a accès à 20 000 pieds carrés de plus dans l’immeuble, on pourrait avoir une production 10 fois supérieure ».

PHOTO FOURNIE PAR ALIMENTS PSL

Belle présentation pour des produits du café Temps souviens-tu ?

Il s’agira d’avoir la main-d’œuvre nécessaire pour assurer un tel niveau de production. Emmanuel Rodrigue, qui dirige L’Inclusion, entreprise d’économie sociale qui conçoit des plateaux d’intégration en emploi pour des personnes en situation de handicap pour la région Beauce-Sartigan, se dit prêt à se retrousser les manches, notamment en ajoutant à la formule des gens souffrant de handicaps physiques. « L’Inclusion n’a pas d’étiquette, on peut être plus large dans nos démarches, assure-t-il. Mon rêve est de réaliser le plein emploi des personnes handicapées de la région. C’est très ambitieux, mais je suis conscient qu’il y a une réalité de pénurie de main-d’œuvre dans la région, il faut que nous soyons une solution. »