Même si la COVID-19 a essaimé son lot de malheurs et de séparations, elle a toutefois créé pour certains les conditions d’un rapprochement, après des années d’éloignement. La Presse s’est entretenue avec des amis ou des membres d’une même famille ayant renoué dans (et parfois grâce à) ce contexte inattendu.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Les retrouvailles, 25 ans après

Les années de cégep sont souvent l’occasion de nouer de solides liens ; surtout lorsque l’on se joint à la même cohorte embarquée pour un voyage humanitaire au Nicaragua. C’est dans ce contexte que Mélanie Verville et Janou-Eve LeGuerrier ont cristallisé leur amitié, en 1996. Mais parfois, les aléas de la vie dressent des sentiers divergents et, malgré quelques contacts épisodiques par messagerie ou occasions manquées, les deux amies n’étaient jamais vraiment parvenues à se serrer à nouveau dans leurs bras au cours des 20 dernières années.

  • Janou-Eve LeGuerrier et Mélanie Verville lors de leur voyage humanitaire au Nicaragua, où leur grande amitié a pris son envol.

    PHOTO FOURNIE PAR JANOU-EVE LEGUERRIER

    Janou-Eve LeGuerrier et Mélanie Verville lors de leur voyage humanitaire au Nicaragua, où leur grande amitié a pris son envol.

  • Janou-Eve LeGuerrier et Mélanie Verville, 25 ans plus tard

    PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

    Janou-Eve LeGuerrier et Mélanie Verville, 25 ans plus tard

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Pendant que la première, établie à L’Île-Perrot, était devenue conseillère en développement de carrière, la seconde, qui a migré sur la Rive-Sud, s’était faite auteure-illustratrice. Voyant défiler les dessins de confinement de son amie sur les réseaux sociaux, Mélanie esquissa un nouveau geste, mi-avril. Celui-ci serait le bon.

« Janou, j’ai vu tes dessins, ça m’a vraiment apaisée, j’étais tellement occupée. Ma directrice m’avait dit d’essayer de communiquer avec les gens que l’on n’avait pas vus depuis longtemps, et ça m’a donné le goût de reprendre le contact », lance-t-elle.

« Mélanie m’a écrit un beau message plein de sollicitude, répond Janou. Je me suis dit : “Cette personne-là est trop gentille, je la veux dans ma vie !” Je ne comprenais pas pourquoi nous n’avions pas maintenu un lien plus fort. »

Elles se sont donc accordé une journée de retrouvailles pour se présenter leurs familles et conjoints respectifs, ces derniers ayant même développé des affinités. Pour elles, renouer entre amies de longue date, c’est aussi communier autour de valeurs dans un contexte de remise en question, semblable à celui vécu il y a près de 25 ans au Nicaragua.

« Si la connexion est revenue, c’est grâce à l’authenticité. La COVID nous a ramenés à l’essentiel, et pour moi, Janou est quelqu’un d’hyper authentique. Le Nicaragua a été une expérience forte, et le retour a été difficile dans la société québécoise. Me dire qu’il y a des gens qui ont la même vision que moi, c’est apaisant », confesse Mélanie, à qui Janou fait écho.

« Au Nicaragua, confrontées à l’extrême précarité, à la vulnérabilité, il fallait qu’on trouve notre propre positionnement comme jeune adulte. Là, on tombe dans un contexte où notre sécurité physique peut être menacée et révèle beaucoup de vulnérabilité, d’injustices, d’incohérences », rappelle-t-elle.

Promettant de ne pas laisser cette vague retomber, elles prévoient notamment une future sortie en planche à pagaie ; pour célébrer encore cette amitié qui, réémergeant un quart de siècle après, refuse toujours de couler.

Confinement libérateur

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Linda avait toujours refusé de revoir son frère, qui avait des problèmes de consommation, vivait dans la rue et avait séjourné à plusieurs reprises en prison. Mais la pandémie a créé des conditions favorables pour un rapprochement.

La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était aux funérailles de leur mère, il y a 19 ans. Escorté par la police, menottes aux poignets et chevilles enchaînées. Puis il avait repris le chemin du pénitencier, dont les portes s’étaient à nouveau refermées. Depuis, plus de contact, et Linda* ne souhaitait pas particulièrement en avoir. Une méfiance compréhensible, son frère étant passé par les cases les plus éprouvantes de la vie : consommation, itinérance, dettes accumulées, mauvaises fréquentations et, presque inexorablement, prison.

Étrangement, c’est la COVID-19 qui est venue ouvrir une brèche dans cette cloison dressée entre frère et sœur. En avril, elle reçoit un appel de sa part ; il voulait simplement la voir et parler.

Dans d’autres circonstances, elle n’aurait probablement pas saisi cette main tendue, réticente à l’idée de le voir franchir le seuil de sa porte. Mais les règles de distanciation et l’interdiction de regroupement à domicile l’ont incitée à mettre de l’eau dans son vin. « Il est venu, il est resté sur le trottoir avec sa copine et on a jasé pendant une heure. Il s’en était sorti, depuis trois ou quatre ans, avait un logement stable et coupé avec le monde de la rue. Il m’a parlé des jugements de la cour qui avaient été effacés grâce à sa bonne conduite », raconte Linda avec émotion. Plusieurs semaines plus tard, il est revenu dîner dans sa cour, elle-même restant sur son balcon.

« Ça s’est merveilleusement bien passé. Je ne l’ai jamais vu aussi heureux depuis notre adolescence. Si je n’avais pas été confinée, cela ne se serait pas produit. Et il m’a dit lui-même que la COVID l’a poussé à renouer avec la famille. Ç’a tout changé, j’ai le goût de fêter ! », s’exclame-t-elle.

*Le nom de famille n’est pas publié pour protéger l’identité du frère de Linda

Renouer avec ses filles

PHOTOS FOURNIES PAR MARIE-PAULE FORTIN

Pas facile d’organiser des soupers avec ses trois filles très occupées. Le contexte de la pandémie aura au moins eu le mérite de ressouder cette famille dont les liens s’étaient un peu délités.

Bien que ses filles résident à Montréal, Marie-Paule Fortin avait toutes les peines du monde à les réunir pour organiser des soupers familiaux. Accaparées par leur emploi, leurs études ou leur vie sociale, difficile d’attabler ces trois vingtenaires ensemble autour de leur mère. « Cela pouvait prendre des mois avant de pouvoir trouver un soir qui allait pour tout le monde », indique Mme Fortin.

Quand la pandémie et le confinement sont survenus, activités et calendriers se sont soudainement clairsemés, ouvrant la voie à un resserrement du tissu familial, les dimanches soirs, autour de « soupers Zoom ». Durant une heure ou deux, les quatre femmes se réunissaient pour converser, dans un cadre virtuel et un contexte inhabituel, posant les jalons d’une atmosphère plus sereine. « On dirait qu’avec Zoom, ça donnait quelque chose de différent par rapport au fait de se retrouver assises autour d’une table. Ça a donné la chance à mes filles de parler et de se sentir bien », rapporte Mme Fortin.

Dans la foulée de ce rapprochement inopiné, la mère a même eu droit à plus qu’elle n’osait rêver : une fin de semaine dans un chalet en compagnie de ses trois filles, un moment très précieux qui n’aurait peut-être pas eu lieu en d’autres circonstances.

Et s’il a pu y avoir de la houle à travers les années écoulées, c’est aujourd’hui sur un lac calme et reposé que vogue le petit noyau familial. « J’ai retrouvé la complicité qu’on a eue par le passé, il y avait beaucoup de respect et d’empathie. La pandémie a donné une chance aux filles de voir ce qui était important et ce qui l’était moins », se réjouit-elle, convaincue que ce nouvel élan ne s’essoufflera pas de sitôt.