Le retour de vacances est particulier pour des milliers de Québécois encore en télétravail. Revenir au bureau sans vraiment sortir de chez soi ? Pour certains, la rentrée loin des collègues a un goût amer.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

À la mi-mars, le télétravail semblait pour plusieurs l'affaire de quelques semaines. Puis les mois ont passé, l’été est arrivé et plusieurs entreprises ont annoncé à leurs employés que la très grande majorité d’entre eux ne reviendraient pas au bureau en septembre. Pour certains, le retour a été repoussé à janvier, alors que les plus ambitieux — ou visionnaires — ont osé parler de 2022. Une décision qui en a soulagé plusieurs, affranchis des bouchons de circulation et adeptes de la brassée de lavage entre deux réunions, mais qui en a aussi découragé d’autres. Comment survivre à quatre autres mois de 5 à 7 virtuels ?

« Je me sens privilégié. J’ai plusieurs amis qui ont perdu leur emploi », précise tout de go Fabrice Nguena, comme pour dire qu’il n’est pas à plaindre. Travaillant dans le domaine des assurances, lui et ses collègues ont quitté leurs bureaux du centre-ville de Montréal le 15 mars dernier. Si tout va bien, ils y retourneront en novembre, en alternance, à raison de deux ou trois jours par semaine, chose qui était possible avant, sans être obligatoire. Même s’il est bien installé à la maison et qu’il apprécie le temps économisé dans les transports, Fabrice Nguena y voit un inconvénient que les avantages ne permettent pas d’éclipser : l’éloignement de ses collègues.

« J’habite seul, dit-il. Quand je rentre au bureau, les collègues sont un peu comme une famille. On discute, on échange. Quand quelqu’un est absent, on s’inquiète. Cette ambiance amicale, familiale, chaleureuse, sur huit heures, c’est sûr que quand on ne l’a pas… C’est important. »

Quand on travaille au centre-ville, il y a aussi cette vie sociale qui vient avec. Toutes ces tours, tous ces commerces, ces gens qu’on croise. C’est la vie de la ville. Du jour au lendemain, c’est coupé.

Fabrice Nguena, qui travaille dans le domaine des assurances

Avant la pandémie, Tobie Charette avait lui aussi la possibilité de travailler de la maison quelques jours par semaine. Comme Fabrice Nguena, il ne s’en était presque jamais prévalu. « J’aime ça, aller au bureau ! », lance celui qui travaille à l’Office national du film. « Mon social, je le fais au bureau. J’aime ça, interagir avec les gens. » Depuis la mi-mars, il communique avec ses collègues par clavardage. Ils se sont donné rendez-vous au parc quelques fois pour une partie de pétanque. Mais voilà. L’automne approche, avec sa fraîcheur et sa noirceur, et ça l’inquiète.

Précieuses amitiés de bureau

Les amitiés de bureau sont mises à mal par la pandémie, constatait la journaliste Nicole Mo, dans un article paru en juillet dernier dans le magazine américain The Atlantic. « Privés d’espaces partagés et de rituels, les collègues doivent désormais être proactifs pour entretenir des relations qui autrefois se développaient grâce à la commodité », écrit la journaliste. Un sondage mené en 2018 auprès de 3000 Américains par des chercheurs de l’Université Olivet Nazarene a montré que 82 % des répondants disaient avoir au moins un ami au travail. En moyenne, ils en avaient cinq.

> Pour lire l’article de The Atlantic (en anglais)

> Pour lire les résultats du sondage (en anglais)

Les milieux de travail sont des lieux de socialisation, d’aide, d’entraide et de soutien émotionnel extrêmement importants. Les collègues peuvent nous donner un coup de main quand on rencontre des difficultés. Peut-être nous écouter quand on a des problèmes émotionnels. Évidemment, ce sont des facteurs qui sont extrêmement positifs pour la santé et le mieux-être.

Alain Marchand, professeur à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal et directeur de l’Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail (OSMET)

Depuis le début de la pandémie, les liens avec les collègues se sont effrités. Dans un sondage mené au printemps pour l’Institut de recherches sur le travail IZA auprès de travailleurs belges, 64 % ont déclaré percevoir un lien moins fort avec leurs collègues.

> Pour consulter les résultats du sondage (en anglais)

« Avant la pandémie, les gens en télétravail pouvaient quand même participer à des rencontres d’équipe, souligne la psychologue du travail Geneviève Robitaille, présidente du Centre de formation par l’action à Sherbrooke. Ces moments-là, on les a perdus. Il y a une perte de contrôle dans cette situation qui rend ça très imposé. Et ce qui est imposé, c’est toujours plus difficile à vivre comme changement. »

Il importe donc de trouver des façons de rester connecté. Partout dans le monde, des entreprises ont mis en place des initiatives virtuelles pour permettre aux employés de discuter de tout et de rien, comme des pauses café, des lunchs ou cinq à sept et des séances d’exercice en groupe. Un guide pratique sur le télétravail en temps de pandémie, publié par l’Organisation internationale du travail (OIT), cite même l’exemple des employés d’une entreprise en technologie qui ont détourné un canal Slack, auparavant consacré au menu de la cantine du siège social, pour publier leurs recettes de confinement.

> Pour consulter le guide de l’OIT (en anglais)

Ces moyens virtuels ont toutefois leurs limites, constate Alain Marchand. « Est-ce qu’on a toujours envie de se confier ou de partager ses états lorsqu’on est sur Zoom ? C’est peut-être moins évident. » Avec ses collègues de l’OSMET, le professeur mène d’ailleurs une étude longitudinale d’une durée de cinq ans sur les avantages et les inconvénients du télétravail et leurs conséquences sur la vie des employés.

L’heure des bilans

Après cinq mois à la maison, alors que l’automne approche, il est normal de ressentir plus fortement le poids de la solitude. Larissa Souline, qui travaille en communications, expérimente le télétravail depuis deux ans et demi. Même pour elle, pour qui travailler de la maison a été une révélation, les retours de vacances sont toujours difficiles.

Tu te lèves le matin, tu t’installes devant ton ordinateur et tu es toute seule. Tu n’as pas hâte de revoir tes collègues et de leur raconter ce que tu as fait pendant tes vacances. La veille, c’est un sentiment pas le fun. J’aime tout le temps ça [le télétravail], sauf à ce moment-là. Tu peux juste te fier à toi pour remettre la machine en marche.

Larissa Souline, qui travaille en communications

La perspective d’une situation à long terme peut aussi inquiéter certaines personnes, croit Geneviève Robitaille. « C’est normal de se poser plus de questions à la rentrée qu’on s’en posait quand on était dans le mode urgence, dans le mode nécessité. » Selon elle, la rentrée peut être l’occasion, tant pour les gestionnaires que pour les employés, de faire un bilan. « J’ai accompagné différentes personnes pendant le plus fort de la pandémie et ce qui aidait, c’était de se dire : Comment ça se passe pour moi ? Qu’est-ce qu’il me manque ? Qu’est-ce qui va bien ? Et par rapport à ce qu’il me manque, qu’est-ce que je pourrais mettre en place et de quoi j’aurais besoin ? » Elle ajoute que les solutions figurent souvent parmi les leviers qui permettent d’avoir une bonne santé psychologique au travail, comme établir une routine, faire de l’exercice physique et rétablir certains contacts sociaux.

« Les gens, au début, ont de la misère avec le télétravail parce qu’ils ont l’impression qu’il faut qu’ils soient tout le temps devant leur ordinateur, observe Larissa Souline. Il faut se dire : OK, je peux prendre le même genre de pause que je prenais au bureau. »

Connaîtrons-nous de nouveau un jour la vie de bureau ? Alain Marchand croit que oui. « On va plutôt assister à cette possibilité d’avoir une, deux ou trois journées par semaine en télétravail. Se retrouver du jour au lendemain à abandonner les milieux de travail, je ne pense pas que c’est la voie à suivre. »