On s’est beaucoup inquiété dans les derniers mois, avec raison, de la santé mentale des enfants et des adolescents qui n’allaient plus à l’école, de même que de celle des personnes âgées qui ont été isolées pendant le confinement. Ma collègue Mayssa Ferah est d’ailleurs revenue dernièrement sur les impacts physiques et mentaux vécus par les aînés, dont beaucoup peineront à se relever de cette épreuve.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

> (Re)lisez le texte « Ces aînés “qu’on ne reconnaît plus” »

Mais ce n’est pas parce que vous êtes un adulte en pleine vie active que vous êtes épargné par une forme ou une autre de perte cognitive pendant cette pandémie, à mon humble avis. Je constate avec angoisse que je suis en train de perdre mes aptitudes sociales, et je remarque que je suis loin d’être la seule, quand je pose la question autour de moi (à bonne distance). J’ai compris que quelque chose n’allait pas lorsque j’ai accueilli avec soulagement l’annulation d’une soirée entre amis cet été. Dans le monde d’avant, c’était tout à fait normal, parce que l’un des signes indéniables de la maturité est cette espèce de bonheur d’échapper à la tyrannie du samedi soir, alors que dans ma jeunesse effrénée, un samedi soir sans projet était vu comme le début de la fin ou la preuve que plus personne ne t’aime.

Après presque six mois de distanciation, être contente d’éviter une soirée amicale pour rester à la maison habillée en mou est à mon avis la preuve manifeste d’un problème.

Si j’ajoute à cela que, dans un spasme, j’ai acheté sur le web un pantalon jogger à motif léopard, il n’y a plus de doute. Chaque fois que j’ai introduit le motif léopard dans ma garde-robe aux tons neutres (noir, gris, blanc), c’était un signe que je n’allais pas bien.

Alors il faut se ressaisir. Allez, on se botte le cul, et on voit du monde. Et puis là, on se trouve terriblement maladroit. On a l’impression qu’on parle trop ou pas assez, qu’on est plein de tics nerveux. Et puis, après des mois dans son coin, on se demande si on a l’air ravagé, d’avoir vieilli de dix ans en peu de temps. Mon ami Marc Cassivi, qui craignait au début du confinement de se transformer en gnocchi géant par manque d’activités, avait l’air en pleine forme quand je l’ai vu au parc l’autre jour avec d’autres collègues. Il développe un look cool à la Michel Pagliaro, je trouve, avec sa barbe et ses cheveux plus longs. Est-ce que je devais vraiment le lui dire ? Mon humour est rouillé, comme mon art de la conversation libre.

Bref, je me trouve nulle à chier en société, ces derniers temps. Grosse leçon d’humilité pour celle qui, fière de son caractère indépendant et introspectif, pensait traverser la pandémie les doigts dans le nez, et le nez dans les livres.

J’ai plus besoin des autres que je ne le croyais, ne serait-ce que pour garder l’entrain de les fréquenter en étant agréable. Sinon, je m’atrophie et je ratatine.

Mais je ne panique pas trop, parce que c’est bien moins pire, il me semble, que l’atrophie du cœur, quelque chose qui glace le sang quand elle fait dire à des gens pour justifier leurs positions dans cette crise que, de toute façon, les vieux étaient dus pour crever.

J’ai appelé la psychiatre Marie-Ève Cotton, que j’aime beaucoup, pour qu’elle m’éclaire un peu là-dessus. Elle m’a réconfortée parce qu’elle vit exactement la même chose — quand un psy vit la même chose, ça ne peut être que réconfortant. « Les habiletés qu’on n’utilise pas, c’est normal qu’elles rouillent, me dit-elle. C’est tellement quelque chose qu’on tenait pour acquis. C’est rare de voir des gens par hasard en ce moment. On s’organise, on respecte des règles. Il y a une espèce de légèreté et de spontanéité sociales qui sont moins possibles. D’ailleurs, c’est connu, l’impact de la vie sociale sur la santé mentale et physique n’est pas banal. Les gens qui ont des réseaux sociaux étendus ont une espérance de vie plus élevée, et moins de maladies cardiovasculaires. »

Ce qui la surprend le plus (et moi aussi) est la rapidité avec laquelle on perd nos aptitudes sociales. Il faut dire qu’on ne s’attendait pas du tout au mois de mars à vivre une telle expérience de solitude paradoxalement collective dans un laboratoire devenu planétaire. Marie-Ève Cotton fait le parallèle avec le déconditionnement physique vécu par les personnes hospitalisées pendant plusieurs mois, et qui doivent réapprendre à marcher ou à gravir des escaliers pour contrer l’atrophie des muscles. Pour cela, il faut aussi surmonter la force d’inertie qui s’est installée — et c’est exactement ce mot, inertie, qui à mon avis colle bien à ce que plusieurs ressentent face à la vie sociale en ce moment (peut-être même à la vie en général). Ça n’a plus grand-chose à voir avec la peur d’attraper la COVID, maintenant. Le stress, les réunions Zoom ou l’incertitude face à l’avenir minent des énergies que l’on consacrait autrefois à la vie extérieure sans trop y penser. « J’ai perdu mes réflexes sociaux, confie Marie-Ève. Des rituels familiaux. La spontanéité de dire “venez donc faire un tour pour un cinq à sept”, alors que ça m’a toujours fait du bien. C’est comme une machine bien huilée qui s’est arrêtée et qu’il faut faire repartir tranquillement. »

Selon Marie-Ève Cotton, nous découvrons en ce moment des aspects de la nature humaine qu’on ne pouvait soupçonner sans les conditions étranges que nous vivons. « Ça va faire partie du bilan post-pandémie, croit-elle. Je ne voudrais pas être à la place des décideurs politiques, qui doivent évaluer quel est le bon équilibre entre les mesures sanitaires et leurs impacts négatifs. On va probablement découvrir de quoi le contact social et humain nous protégeait, et ce que ça signifie de le perdre. »

Il y a quand même de la place pour l’humour là-dedans, quand on se raconte des anecdotes entre déstabilisées. Le seul fait de s’habiller « en civil » lui donne l’impression d’être overdressed. C’est drôle, parce que quand je suis allée dans un resto avec mon chum, la semaine dernière, on s’est mis sur notre trente-et-un, et on a tellement ri de se voir si beaux en notre miroir, comme la Castafiore.

— Coudon, penses-tu que c’est too much ?

— Je le sais plus pantoute.

Pour le jogger léopard, cependant, Marie-Ève ne peut m’aider, mais elle promet de me rejoindre dans ma déchéance en en achetant un s’il y a un deuxième confinement.