Aimer ses cheveux crépus dans une société où ils sont peu valorisés est un apprentissage qui débute dès l’enfance. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, cette question prend d’ailleurs une importance toute particulière. La Presse s’est entretenue avec des femmes qui, à leur façon, contribuent à promouvoir l’image du cheveu naturel.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Pour beaucoup de femmes, le temps des défrisants chimiques ou des tressages voués à « adopter un look caucasien » est révolu, explique Nancy Falaise, propriétaire d’une académie de coiffure. Parce que chaque boucle compte, elle a lancé une pétition – signée par des milliers de personnes – pour demander au ministère de l’Éducation d’inclure l’entretien des cheveux crépus dans les programmes de coiffure au Québec.

Le salon et école de coiffure Nancy Falaise a des airs de paradis tropical, avec ses meubles bobos chics, son papier peint aux motifs de palmiers et ses fauteuils colorés. Sa propriétaire s’est spécialisée dans le cheveu frisé : elle coiffe, mais enseigne aussi le b.a.-ba du cheveu crépu.

Pourtant, cette femme au visage avenant auréolé de boucles impeccables s’est longtemps raidi les cheveux. Une dure épreuve de la vie a mené à son retour au naturel il y a huit ans. « Mon cancer du sein a tout changé, raconte-t-elle. J’ai perdu mes cheveux. Quand ils ont repoussé, j’étais tellement contente de les ravoir que j’ai les ai aimés pour la première fois de ma vie. » Depuis, plus une goutte de défrisant.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Nancy Falaise dans son salon de coiffure : « J’ai deux jeunes coiffeuses noires ici au salon. Elles sortent de l’école de coiffure, mais n’ont jamais appris sur des cheveux comme les leurs », déplore-t-elle.

Les femmes noires ou métissées ont longtemps camouflé la texture de leur chevelure. « Souvent, elles ont seulement appris à se coiffer sur leurs cheveux droits, explique Nancy Falaise. Elles sentent qu’elles ne fittent pas dans la norme, elles ne peuvent pas se faire coiffer dans un salon de Blancs. »

Nancy Falaise en a eu la preuve en visitant un luxueux spa montréalais il y a deux semaines. Elle a demandé à être coiffée. « On ne fait pas les cheveux frisés comme toi », a répondu la réceptionniste, mal à l’aise. Un coiffeur lui répète qu’il ne peut pas la coiffer, mais qu’il peut lisser ses cheveux.

Je me faisais regarder comme une extraterrestre. Il y avait 35 coiffeurs. Pas un ne savait coiffer les cheveux frisés.

Nancy Falaise

Du haut de ses 20 ans d’expérience en coiffure, cette anecdote ne l’affecte pas. « Mais si j’étais une jeune fille de 12 ou 13 ans qui rentre au salon et qui songe à porter ses cheveux naturels, ça peut briser l’estime de soi. »

Manque d’expertise

Dans un monde dominé par les critères de beauté occidentaux, les femmes aux mèches crépues ne sont pas représentées dans la société. On leur envoie – subtilement ou pas – le message qu’elles ne sont pas belles, poursuit-elle.

Résultat ? Il y a beaucoup plus de têtes bouclées au Québec que de salons prêts à tailler leur crinière. Ce manque d’expertise encourage les femmes à camoufler la texture de leurs cheveux. « Quand tu vas à l’école de coiffure, on apprend une base sur tout – coloration, coupe –, mais il n’y a pas une base sur les cheveux afros. C’est ça que je veux faire. J’ai toujours senti une exclusion », plaide Mme Falaise.

Sa pétition lancée le mois dernier coïncide avec les nombreuses manifestations liées au mouvement Black Lives Matter. « Les discussions sur la discrimination raciale font surface sur tous les plans. Je me suis dit, c’est le bon moment », explique Mme Falaise.

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La femme d’affaires souhaiterait former les enseignantes dans les écoles de coiffure pour transmettre le savoir à tous les élèves.

L’idée mijotait depuis longtemps. Il y a quatre ans, elle a proposé ses services à Soins personnels Québec, un regroupement de coiffeurs et d’esthéticiennes qui offre des formations plus pointues pour les diplômés. « La réponse que j’ai d’abord eue : “les femmes noires se coiffent entre elles” », laisse-t-elle tomber.

Elle a fini par créer, avec l’association, un cours en ligne et un guide pratique pour les coiffeurs qui désirent s’éduquer sur le cheveu afro. Mais elle veut pousser plus loin.

La femme d’affaires souhaite former les enseignantes dans les écoles de coiffure pour transmettre le savoir à tous les élèves. « J’ai deux jeunes coiffeuses noires ici au salon. Elles sortent de l’école de coiffure, mais n’ont jamais appris sur des cheveux comme [les leurs]. Il y a plein de coiffeuses qui ne sont pas noires qui veulent aussi apprendre. »

Tout le monde devrait être capable de nous coiffer. On ne devrait jamais se faire retourner de bord dans un salon parce que nos cheveux sont considérés comme différents.

Nancy Falaise

Nancy Falaise enseigne à l’international et constate que partout dans le monde – même en Afrique –, les cheveux crépus sont les mal-aimés des salons de coiffure.

Sylvie Vincent, une employée du salon d’origine sénégalaise, le confirme. On apprend à tresser, mais pas à coiffer. « Même dans une grande ville comme Dakar ! La femme n’est reconnue belle que si elle adopte un style de cheveux caucasien. Il y a à côté une génération de jeunes filles qui assument complètement leurs afros », raconte-t-elle.

En attendant que les choses changent, Nancy Falaise et son équipe continueront de militer pour l’inclusion des femmes noires et métissées, une mèche à la fois.