Un couple de merles a fait son nid dans le toit de la terrasse. Je craignais que les colibris ne reviennent pas, mais mon petit cocktail d’eau sucrée a été populaire. Autour de la mangeoire, un gang de geais bleus impose sa loi comme d’habitude aux mésanges. Un lièvre a élu domicile sur le terrain, une première. Mais les maudits mulots ont encore fait une percée dans le garde-manger.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Retrouver la maison dans les Laurentides, après quatre mois coincée à Montréal, la plupart du temps devant un écran, a été plus que le vrai début de mon déconfinement. Ç’a été une libération. Les effluves du seringat en fleurs (aussi appelé « jasmin des poètes » !) m’ont accueillie dès mon arrivée, et les plants de crocosmias « Lucifer » allaient bientôt flamboyer.

Pendant près de 15 ans, j’ai passé mes étés dans ce petit coin des Pays d’en haut chez mon ami Gégé, avant d’y acheter sa maison à sa mort. Jamais je n’aurais pensé faire le saut, puisqu’il n’y a pas plus urbaine que moi, issue d’une famille montréalaise depuis cinq générations au moins. Citadine pur jus du centre-ville, même Longueuil m’apparaissait comme un exil quand j’avais 20 ans. Ajoutez à cela que j’ai de la misère à planter un clou et que je ne sais pas conduire une voiture (ça me terrorise complètement), et vous comprendrez que cette décision n’était pas très rationnelle.

Mais il n’était pas question que je paye un prix de fou pour un condo en carton aux taxes astronomiques et mon écoanxiété a décidé pour moi autant que mon amour pour Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson. D’un coup que les villes deviennent insupportables avec le réchauffement climatique ? La succession de canicules chaque été, qui transforment la métropole en serre tropicale, a de quoi inquiéter.

C’était sans compter sur une pandémie, que personne n’avait imaginé connaître de son vivant. Je me félicite maintenant de mon achat, parce que je ne pense pas voyager de sitôt. Fréquenter des endroits publics fermés ? Pas vraiment, je continue à passer en coup de vent dans les commerces.

Pourtant, il y a peu de choses plus grisantes que Montréal en été, avec ses fêtes et l’odeur de pot un peu partout quand on déambule la nuit, les notes du Festival de jazz et les feux d’artifice qui illuminent le ciel. Ayant toujours habité près du Quartier des spectacles, je me mords les doigts d’avoir fait ma blasée dans les dernières années, comme une gâtée pourrie. J’en avais assez du bruit, de la liesse grégaire dès l’ouverture des terrasses, des soûlons qui hurlent à 3 h du matin, des chantiers de construction, des cônes orange et de la festivalite culturelle. Un peu comme les Français exaspérés par les touristes qui chantent C’est en septembre de Gilbert Bécaud – eux aussi doivent se mordre les doigts en ce moment.

Et comme un malheur ne vient jamais seul, en plus de l’annulation d’un tas d’évènements, le milieu artistique est plombé par une vague de dénonciations et le Musée des beaux-arts de Montréal est en pleine crise. Peut-être que le confinement en a forcé plusieurs à l’introspection.

C’est fou, mais là-bas, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, pour la première fois, j’ai vraiment oublié la pandémie. Juste ça valait de l’or. Bon, à l’épicerie de Luce et Laurier, que nous étions si heureux de revoir, il faut se désinfecter les mains et porter un masque comme partout ailleurs au Québec, mais chacun se plie sans rechigner aux consignes, un peu avec le fou rire parfois, puisqu’il y a eu très peu de cas dans la municipalité. Pas de manifs anti-masques, pas d’esclandre dans un Tim Hortons (de toute façon, il n’y a pas de Tim Hortons).

Contre toute attente, les affaires ont vraiment bien roulé à Entrelacs, quand les déplacements ont été limités. Une épicerie, une quincaillerie et une station d’essence-dépanneur ont alimenté tout le secteur. Faute de pouvoir sortir du Québec, ici, on retapait son chalet et la quincaillerie a été prise d’assaut.

La première chose que j’ai remarquée en revenant ici est la disparition des pancartes « À vendre ». Certaines étaient là depuis des années. Mes voisins italiens Antimo et Iris, dont la grappa maison va beaucoup me manquer, ont dû attendre au moins cinq ans avant de trouver preneur pour leur maison au prix qu’ils voulaient l’an dernier. Maintenant, c’est la folie furieuse. Soit on profite de l’engouement et on vend rapidement, soit on rénove comme des castors bricoleurs son plan B avant une possible deuxième vague. Ce qui avait l’air d’un marché au ralenti grouille maintenant comme une fourmilière. Ma collègue Stéphanie Grammond a confirmé ce revirement dans un article récemment.

> (Re)lisez l’article « Surenchère au bord du lac »

Quand je suis arrivée, mes concitoyens de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, après des mois de confinement, avaient bien meilleure mine que moi, qui ai traversé la pandémie à Montréal. Ici, on n’a presque pas ressenti cette crise qui a complètement bouleversé Montréal. J’ai croisé M. Blondin, qui a plus de 70 ans, et qui fait sa marche quotidienne avec sa conjointe, comme si de rien n’était, intact, en pleine forme. Il a surtout vécu une absence de mobilité en voiture, mais pour le reste, il n’a pas été embarré dans une résidence, c’est évident.

« Le télétravail va changer beaucoup de choses », me dit mon ami Réjean, qui me donne un lift à l’épicerie tout en me rappelant qu’on se bat encore dans le coin, qui n’est qu’à une heure et demie de Montréal, pour avoir l’internet haute vitesse illimité. Ça me fait rager depuis des années.

Dans mes promenades en forêt, j’ai retrouvé mes talles de chanterelles, et en me perdant un peu, de superbes dermatoses des russules qui rehaussent mes sauces à spaghetti. J’étais heureuse, j’étais chez moi. Et comme chaque année, pandémie ou pas, de moins en moins montréalaise.