Des jeunes qui souffrent de troubles anxieux, font une tentative de suicide, s’automutilent, sortent difficilement du placard — bref, qui vivent toutes sortes de drames intenses, comme on peut en vivre à l’adolescence. Voilà ce que raconte la collection Tabou, qui fête cette année ses 10 ans.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

C’est un énorme succès. « On est rendus facilement à 200 000 exemplaires vendus, au total », dit Sandy Pellerin, présidente des Éditions de Mortagne, qui publient les Tabou. La collection compte 51 romans — bientôt 52, puisque Celle de trop, de Joannie Touchette, sur le favoritisme dans les familles, paraîtra le 29 juillet.

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Celle de trop, de Joannie Touchette, collection Tabou, Éditions de Mortagne

Fille à vendre, de Dïana Bélice, sur la prostitution juvénile, s’est écoulé à 13 000 exemplaires. Le secret, de Linda Priestley, sur l’inceste, compte 11 000 exemplaires vendus et Love zone, de Chantal d’Avignon, sur la première relation amoureuse et sexuelle, en compte 10 000. Trois Tabou ont été vendus au Mexique, où ils ont été publiés en espagnol, et un en France.

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Fille à vendre, de Dïana Bélice, collection Tabou, Éditions de Mortagne

Incontournable

« Quand on a commencé, les marchands étaient réticents, se souvient Sandy Pellerin. Mais ça a fait boule de neige. Aujourd’hui, la collection est un incontournable, pour les marchands et les bibliothécaires. Il y a même des écoles qui doivent cacher les Tabou, parce qu’ils se les font voler. Les élèves doivent les réserver d’avance pour les emprunter. »

« La collection a une aura : les jeunes en ont entendu parler », confirme Emmanuel Lauzon, auteur de quatre romans Tabou (La rage de vivre, TAGuée, ToxiK et AddiK). La recette est gagnante : un sujet fort, raconté le plus souvent au « je », avec des dialogues crus, une couverture en noir et blanc, sans oublier une liste de ressources à la fin.

PHOTO FOURNIE PAR EMMANUEL LAUZON

« Ce sont des romans, pas des documentaires », souligne l’auteur Emmanuel Lauzon.

On essaie d’être le plus dynamique possible. Il faut que le lecteur ait presque l’impression de regarder un film.

Emmanuel Lauzon

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La rage de vivre, d’Emmanuel Lauzon, collection Tabou, Éditions de Mortagne

Enseignante au secondaire, Geneviève Bossé a lu une dizaine de romans Tabou. « La collection est utile, car elle permet à des adolescents plus timides, plus réservés d’avoir accès à des réponses aux questions qu’ils se posent, observe-t-elle. Ce n’est pas évident de parler de grossesse ou de maladie mentale. » La lecture des Tabou peut aussi « inciter les jeunes à demander de l’aide et à moins se sentir seuls », estime-t-elle.

Donner une voix

Dïana Bélice, autrice de trois romans Tabou (Fille à vendre, Non c’est non et Détruire des vies.com), peut le confirmer. « Pour avoir travaillé auprès d’une clientèle exploitée sexuellement par les gangs de rue, je me suis rapidement rendu compte que la collection Tabou était en elle-même un merveilleux moyen de faire de la prévention, sans être moralisateur », dit-elle.

PHOTO MATHIEU RIVARD, FOURNIE PAR DÏANA BÉLICE

Dïana Bélice est l’autrice de trois Tabou. « La collection est utile dans le sens où elle amène les ados à réfléchir à des sujets importants, tout en les divertissant », observe-t-elle.

Même si Fille à vendre date de 2013, Dïana Bélice reçoit toujours des messages de lecteurs. Ils lui disent que ce roman « leur a permis de comprendre le vécu d’un proche », voire qu’il « leur a donné l’occasion de se pardonner », souligne-t-elle.

Le témoignage d’une jeune fille a inspiré à l’autrice le roman Détruire des vies.com, sur la cyberprédation. D’autres ados lui écrivent pour « parler de leur expérience face à l’agression sexuelle et au consentement », après avoir lu Non c’est non. « C’est un peu, beaucoup ça, la collection Tabou : un moyen de donner une voix aux jeunes », résume Dïana Bélice.

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No es no, de Dïana Bélice, en version espagnole aux éditions Puck

Recherches sur le terrain

Si Emmanuel Lauzon a signé La rage de vivre, sur le TDAH, c’est parce qu’il est lui-même hyperactif. Son plus récent titre, AddiK, aborde la dépendance aux opioïdes, alors qu’il n’est pas toxicomane.

J’ai fait des recherches sur le terrain. J’ai rencontré un ex-héroïnomane, je lui ai dit : « Parle-moi de ton meilleur trip et de comment ça a gâché ta vie. » Il m’a donné un kit d’injection, pour que je sache sur quoi j’écrivais.

Emmanuel Lauzon

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AddiK, d’Emmanuel Lauzon, collection Tabou, Éditions de Mortagne

Des scènes peuvent choquer — les Tabou sont d’ailleurs recommandés aux jeunes de 14 ans et plus, certains comme AddiK aux 16 ans et plus. « On ne fait pas de sensationnalisme, se défend Sandy Pellerin. S’il y a des scènes qui sont rough, c’est pour les bonnes raisons. C’est parce que ça existe et qu’il faut qu’on le nomme, mais on ne fera pas ça 15 fois dans un livre. »

Moins de tabous

Des parents outrés par les Tabou, Sandy Pellerin en rencontrait au début de la collection. Plus maintenant. Peut-être parce qu’aujourd’hui, les jeunes ont accès à tout depuis leur cellulaire ? « Absolument, répond l’éditrice. Ça a beaucoup évolué. »

« Les adolescents de 2010 ne sont pas les mêmes que ceux de 2020 », observe Geneviève Bossé, collaboratrice au site internet Sophie lit. La recette Tabou fonctionne encore, mais « certains comportements ou réactions des personnages sonnent parfois faux, estime l’enseignante. Je ne reconnais pas toujours les adolescents d’aujourd’hui ». Pareil pour les références culturelles, parfois manquantes, selon elle.

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Poids lourd, de Sophie Laroche, collection Tabou, Éditions de Mortagne

Sandy Pellerin voit un bel avenir à la collection. Poids lourd, roman de Sophie Laroche sur la chirurgie bariatrique, sortira en France en septembre. Un Tabou sur la dépression sera publié au Québec à l’automne. Et il reste des sujets à traiter, comme l’alcoolisme ou la douance.

« Les tabous sont moins tabous, reconnaît l’éditrice. Les jeunes ont moins peur de parler, mais ça ne veut pas dire qu’ils sont moins en détresse ou qu’ils ont moins de difficultés. »