Depuis le début du confinement, notre chroniqueuse Marie-Claude Lortie s’entretient sur Instagram avec des personnalités de partout, de Janette Bertrand, à Massimo Bottura, en passant par Christiane Germain et John Zeppetelli. Pour parler de sujets aussi variés que les conséquences de la crise sur les restaurants ou la pauvreté en Afrique du Sud. La semaine dernière, elle s’est entretenue en direct de New York avec Marcus Samuelsson, chef et restaurateur américain d’origine suédoise né en Éthiopie, qui pilote aussi le restaurant Marcus à Montréal, sur Black Lives Matter, son identité et son amour pour Montréal, notamment.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Marie-Claude Lortie : Comment avez-vous réagi face à la résurgence du mouvement Black Lives Matter ?

Marcus Samuelsson : C’est une conversation importante qu’on est en train d’avoir. Il n’y a pas de doute que le racisme structurel existe, il n’y a pas de doute qu’il faut qu’il y ait des changements dans la police. On a tous vu les vidéos en espérant qu’elles finissent différemment. C’est horrifiant. Le fait qu’on ait eu à arriver à George Floyd et ces 8 minutes et 46 secondes… Je ne pense pas qu’on l’ait jamais vu aussi clairement auparavant même si, comme homme noir, je savais que ça existait. J’y ai pensé beaucoup, ai pensé beaucoup à mon fils, qui a trois ans et demi, à quand je devrai parler de ce sujet, avoir cette conversation, avec lui. Le changement n’est jamais facile et ce n’est pas joli à regarder. Ça se passe une étape à la fois. Mais on vit des temps très importants. Et ce n’est pas juste aux États-Unis. Le monde traverse ça aussi. Les gens marginalisés se lèvent, tous ceux qui ont appris des mouvements des années 50 et 60, pour la défense des droits de la personne, des droits des femmes, etc. Et cette fois-ci, les manifestants sont de toutes races, de tous genres, âges, et tout ça est documenté sur les réseaux sociaux. Et les plus jeunes sont de la génération Obama, qui ont grandi avec un homme noir à la présidence. On ne va pas reculer. Ça va avancer. C’est difficile, le changement. Ça va prendre du temps.

MCL : Avez-vous envie parfois de retourner en Suède ? Une société tolérante, pas conflictuelle, où les différences sociales sont moins prononcées ?

MS : Je suis chanceux d’avoir été adopté, un enfant africain adopté en Suède. Je me sens adopté à plusieurs endroits, dont Montréal et au Canada. Je suis un réel immigrant aux États-Unis. Contrairement aux réfugiés, c’est un choix que j’ai fait. J’ai le grand privilège de pouvoir retourner en Suède si je le décide. Ça me donne confiance. Il faut comprendre les privilèges qu’on a. Et comme homme noir, j’ai le privilège d’être un citoyen suédois, cela me donne la possibilité de choisir.

J’ai choisi de vivre à New York. J’ai choisi d’être un exemple pour les gens qui me ressemblent, dans mon industrie, de leur montrer qu’on peut aller jusqu’au sommet. Et faire ça à partir de New York et même de Harlem, c’est une base unique, très forte. Je ne pense pas que j’aurais pu avoir la même trajectoire à partir de la Suède.

Marcus Samuelsson

J’aurais pu être aussi bon comme chef et peut-être que personnellement, individuellement, j’aurais accompli encore plus, mais je veux faire partager. Ce qu’on a fait à Montréal, je ne l’aurais pas fait si j’avais été installé à Stockholm. Je vis une super vie parce que New York est mon tremplin.

PHOTO TIRÉE D'INSTAGRAM

Marie-Claude Lortie s’est entretenue avec Marcus Samuelsson sur Instagram.

MCL : Et comment trouvez-vous Montréal ?

MS : J’adore. Montréal me manque beaucoup. Du point de vue de la créativité, vu sa taille, c’est une des meilleures villes du monde. Les conférences comme C2, les restaurants, l’ancienne partie de la ville et la nouvelle, les universités, le français et l’anglais, tout ça alimente la créativité. Montréal m’a bien accepté et j’ai été très chanceux d’avoir été accueilli comme ça.

MCL : Pourquoi avoir ouvert le Red Rooster à Harlem, alors que vous aviez un restaurant dans Midtown, Aquavit, qui fonctionnait très bien ?

MS : Harlem m’a donné autant que j’ai donné à Harlem. Comme chef, j’avais besoin de me sentir chez moi, au-delà du contexte traditionnel de la cuisine new-yorkaise. J’avais un restaurant dans Midtown, bien établi, tout près du MoMA. Tout ce que j’aurais pu souhaiter. Mais peut-être parce que je suis un enfant adopté, peut-être parce que je suis noir, peut-être parce que je suis immigrant, je cherchais une identité qui allait avec moi, comme personne. Harlem m’a donné ce que je cherchais. Mais j’ai dû étudier. J’ai déménagé en 2002, j’ai ouvert le Red Rooster en 2010. J’ai fait des recherches. Et quand j’ai trouvé à quoi ressemblait l’excellence noire, j’ai ouvert le restaurant.

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