Mon conjoint n’habite pas avec moi, quand pourrai-je le revoir ? Je m’ennuie des câlins, à quand des rapprochements avec ma douce moitié qui vit loin ? Si les règles étaient claires en confinant, le déconfinement amène son lot de questions. Et d’aberrations. Témoignages et analyses.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Il y a d’abord cette lectrice qui en a sa « claque » de ne plus voir son conjoint qu’elle fréquente pourtant depuis cinq ans. « Monsieur préfère suivre les règlements », soupire-t-elle. Ou ce lecteur, propriétaire d’un ponton, qui s’interroge pour savoir quelle règle exactement s’applique ici : « Est-ce qu’il faut avoir la même adresse pour être sur le ponton ?  » Précis, vous dites ?

Sans oublier cette dame, également en couple stable (et à distance), qui se demande si elle doit faire une croix sur les « rapprochements », carrément. Et que dire de cette dernière, qui déplore qu’elle ait certes le droit d’aller se faire masser, mais pas de recevoir son « chéri » à dîner. Chez elle. « La logique des étapes m’échappe… »

Si, au début du confinement, les règles étaient claires, nettes et précises (« restez chez vous », nous conseillait-on, en résumé, sans grande ambiguïté), avec le tranquille et progressif déconfinement (et le retour du printemps), la marche à suivre semble moins limpide. Ou surtout sujette à interprétation. Ce qui, visiblement, ne fait pas le bonheur de tous.

« Effectivement, constate Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM, on a convaincu les gens de la nécessité du confinement en instaurant une certaine peur. » Peur qui, semble-t-il, demeure.

PHOTO FOURNIE PAR JOSEPH YVON THÉRIAULT

Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM

On se souvient qu’au début du confinement, des données de déplacement de population de plus de 100 pays démontraient qu’en Amérique du Nord, c’était au Québec que la consigne de « rester à la maison » était le plus scrupuleusement respectée. « On s’en est félicités au départ, se souvient le sociologue. On a perçu cela comme un signe de solidarité. Mais après coup, on s’est demandé si c’était de la solidarité ou de la “docilité”, pour employer les mots de notre vice-première ministre… »

Quelle que soit la motivation, les Québécois font ici preuve, toujours selon le professeur, d’un certain « républicanisme », et surtout d’une évidente « confiance dans les institutions », dit-il. « Les Québécois acceptent plus facilement la règle de droit. » Comparativement à qui ? Aux États-Unis, vous l’aurez deviné, et aux autres traditions plus libérales et anglo-saxonnes. Quant à l’Europe (en général), « les consignes [y] ont été plus administrées par la force », note-t-il.

Ce qu’on a senti, ici, c’est un sentiment plus fort qu’ailleurs qu’on avait un État qui allait nous protéger.

Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM

Le professeur ne cache pas avoir été ici surpris. « De façon générale, cette acceptation par la population occidentale du confinement m’est apparue assez surprenante. » Une « acceptation » qui s’explique selon lui par une croyance assez forte en a la science (et ses scientifiques), tous horizons confondus : « On a mis entre parenthèses la politique. » À preuve : la conférence de presse quasi quotidienne du premier ministre est « presque une religion ! », constate-t-il.

Parlant de religion, notre héritage catholique y serait évidemment aussi pour quelque chose. « On est habitués à ce que l’Église s’occupe de nous, et on a transféré ça, dans les années 60, à l’État », rappelle-t-il.

Pas tous de « bons soldats »

Le philosophe et directeur de l’Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé Daniel Weinstock ne croit pas que tous les Québécois soient de « bons soldats ». « C’est un peu plus compliqué que cela », nuance-t-il. Un sondage pancanadien, réalisé début avril par Léger et l’Association d’études canadiennes, a en effet révélé que 26 % des répondants n’avaient pas respecté l’une ou l’autre des consignes en matière de santé publique.

Dans la globalité, il semble qu’il y ait une proportion de gens pas insignifiante qui avoue, lorsqu’elle est interrogée, ne pas respecter les règles.

Daniel Weinstock, directeur de l’Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé

Le sondage ne dit pas « à quel niveau ils trichaient » (entre se tenir à moins de 2 mètres ou inviter une foule d’amis à domicile, il y a une marge), n’empêche que le portrait n’est pas tout blanc (ni non plus tout noir).

Cela étant dit, le philosophe de McGill constate aussi que les mesures de confinement, telles qu’annoncées à la mi-mars, ne pouvaient faire qu’un temps. « Il y a certaines choses qu’on peut demander sur un court laps de temps, qui ne sont pas envisageables sur de longs mois. » En ce sens, le discours du gouvernement a changé, note-t-il. De « restez chez vous », on est passé aux fameux « deux mètres » à respecter, « portez un masque », sans oublier de se « laver les mains ». Avec toutes les zones grises que cela implique. « Qu’en est-il des nouvelles relations ? Des gens qui ne vivent pas sous le même toit ? Cela représente une proportion non négligeable de la population. » Or, sauf erreur, le gouvernement n’a toujours pas dit un mot sur cette question.

PHOTO FOURNIE PAR DANIEL WEINSTOCK

Daniel Weinstock, philosophe et directeur de l’Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé à l’Université McGill

Daniel Weinstock, partisan d’un « déconfinement contrôlé », croit ici que Québec devrait émettre des règles plus claires. Comme le nombre de gens à inviter à un barbecue extérieur, la question des relations amoureuses à distance devrait être abordée, croit-il. « On se serait attendu, un peu comme pour la culture, et tout ce qu’on a mis sur pause, qu’on nous dise : voici comment les choses pourraient se dessiner. Parce que devant ce silence, les gens improvisent. C’est une dimension importante de la vie humaine et si on ne donne pas de directives, les gens vont faire exactement ce que l’on craint : tricher de manière incontrôlée. »

Et le jugement, dans tout ça ?

Joseph Yvon Thériault n’est pas exactement de cet avis. « On a délaissé notre jugement personnel et on l’a délégué au docteur Arruda, constate-t-il. On l’a délégué à une autorité. » Passe encore à court terme, en temps de crise aiguë. Mais à long terme ? « C’est un peu dangereux », croit-il. Est-ce que mon enfant peut jouer dehors ? Combien de personnes puis-je inviter à pique-niquer ? Peuvent-ils entrer pour aller aux toilettes ? Faut-il mettre un masque pendant les ébats sexuels ? Les questions, toutes plus précises, variées et personnelles, se succèdent.

On dirait qu’on a abdiqué notre capacité de jugement personnel. À court terme, cela a permis à la population d’embarquer dans les consignes. Mais à long terme, c’est peut-être une dilution du communautaire.

Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM

Le communautaire, c’est-à-dire la société civile, la vie, quoi. « Or, il faut réapprendre à vivre, à s’auto-organiser sans qu’il y ait des règles établies partout. Tout cela a été dilué au début de la pandémie. Or, on doit maintenant accepter de vivre avec une certaine incertitude… »

Car se soumettre à une autorité pour gérer une crise, c’est une chose. En faire un « mode de vie », c’en est une autre. « À un moment donné, il faut se prendre en charge », conclut-il.