« Je ne sais plus quoi penser », lit-on sur les réseaux sociaux. « Ça ne va pas bien aller pantoute. » Depuis le début de la crise du coronavirus, le débat public n’a jamais été aussi chargé. Les accusations se multiplient, les « pétages de coche » aussi. Si nous sommes tous, chacun chez soi, en distanciation physique, il y a – paradoxe – un grand manque de recul à la fois collectif et individuel. Paroles d’experts.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

« Nous avons tous le nez dans le pare-brise », lance Luc Bonneville, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communications en matière de santé.

Avec la pandémie, l’actualité est sans relâche. « Il y a tant d’informations qui circulent, que ce soit des articles, des chroniques, des études, des images, des panels d’experts… Tout est en place pour qu’il y ait un manque de recul. »

Rouvrir les garderies ou les écoles ? Fermer Montréal ? Prolonger le confinement ? Les opinions divergent avec une étude et son contraire.

« En ce moment, nous n’avons pas le temps de digérer toutes les informations qui circulent. Et c’est pourquoi cela part dans tous les sens », dit Luc Bonneville.

Résultat : de « l’infobésité » et le phénomène des « gérants d’estrade ». 

Nous sommes tous dépassés par les évènements. Et les réseaux sociaux n’aident en rien.

Luc Bonneville, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communications en matière de santé

Luc Bonneville cite en exemple les photos qui ont circulé le week-end dernier et qui sous-entendaient que des gens étaient à moins de 2 m de distance les uns des autres.

On assiste à de « l’immédiateté communicationnelle », expose-t-il. On cherche des coupables. « Des gens se valorisent à relayer rapidement des informations plus percutantes et sensationnalistes. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’abondance et l’immédiateté de l’information diffusée participent à la confusion qui entoure les communications sur la COVID-19.

Les discours des autorités gouvernementales et de santé publique sont « en concurrence » avec tout ce qui circule, souligne le spécialiste des communications en matière de santé. La légitimité et l’autorité des décideurs sont remises en question.

Et la cerise sur le gâteau ? Il n’y a pas consensus parmi les experts quant à l’avenir de la pandémie. Cela ouvre la porte à « toutes sortes d’interprétations ». Il est normal que les gens « soient confus » et « en tirent leurs propres conclusions ».

« Il faut garder son esprit critique », fait valoir Luc Bonneville.

Mais ce n’est pas évident.

Le sentiment d’avoir le contrôle

« Le manque de recul devrait être attribué selon moi d’abord et avant tout à nos dirigeants politiques », lance Dahlia Namian, sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa. Ils ne démontrent plus que la situation est maîtrisée, indique-t-elle.

Il y a une perte de confiance du public envers les décisions prises par ces derniers [nos dirigeants] et qui vient nourrir en retour, possiblement, une impression que c’est le public qui manque de recul, qui n’est pas assez sage, docile ou rationnel.

Dahlia Namian, sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa

Selon Dahlia Namian, on ne peut pas blâmer les gens d’obtenir et de relayer un tas d’informations au sujet de la COVID-19. « Les crises, par définition, nous donnent l’impression d’être au pied du mur, c’est-à-dire d’être confrontés à une situation face à laquelle on a peu de réponses et sur laquelle on a peu de contrôle. »

S’informer – parfois de manière compulsive –, c’est « se donner en partie le sentiment d’avoir un tant soit peu de contrôle ou de maîtrise sur une situation a priori incontrôlable ».

Confronter ses idées avec ses pairs

Pour les gouvernements comme pour la population, nous sommes dans « une situation inédite ». « On navigue dans l’incertitude et dans l’urgence », renchérit Luc Bonneville.

Quand une nouvelle sort, en temps normal, les gens en discutent dans leur vie de tous les jours. Entre collègues autour de la machine à café ou lors d’un souper entre amis. « Ils coconstruisent du sens. »

Avec le confinement, il est plus difficile de laisser mûrir ses idées – et de les confronter – au contact des autres. « Cela ajoute au manque de recul », note le professeur de communication à l’Université d’Ottawa.

Perdre la boule

S’il est « normal » d’être confus avec toutes les informations qui circulent au sujet de la pandémie, c’est aussi « normal d’être stressé », fait valoir Marie-France Marin, professeure au département de psychologie de l’UQAM.

Manque de contrôle, imprévisibilité, menace ; tous les facteurs sont réunis pendant la pandémie pour causer du stress.

Et en période de stress, c’est difficile d’être rationnel. « On sécrète des hormones du stress qui nous permettent de faire face à la menace, explique-t-elle. Cela a assuré la survie de l’espèce en mobilisant de l’énergie. »

Or, cette énergie – avec le confinement – « ne va pas nulle part ».

« Elle se traduit par de l’irritabilité. On sent qu’on a la mèche courte, que nous sommes à bout de nerfs. Il y a des colères spontanées, du pétage de coche, détaille Mme Marin. C’est une façon de faire sortir l’énergie. La soupape saute. »

En 1980, la soupape sautait quand on appelait un proche. En 2020, on peut « exploser » sur les réseaux sociaux. C’est connu et documenté, les gens ont moins de filtre derrière un écran, car ils ne voient pas la réaction des autres.

Il y a aussi du jugement. Les gens se demandent s’ils vont renvoyer leurs enfants à l’école. L’un dit qu’il ne ferait pas cela. L’autre se sent jugé.

Marie-France Marin, professeure au département de psychologie de l’UQAM

En période de stress, ce jugement est perçu de façon « encore plus négative ». « C’est un cercle vicieux », résume Marie-France Marin.

Trouver du recul

Alors comment prendre du recul en confinement, ne serait-ce qu’à plus de 2 m de distance ?

C’est tout un défi avec la pandémie, souligne Mme Marin, car on conseille habituellement aux gens stressés de ne pas prendre de décision rapide.

Or, des parents doivent actuellement déterminer s’ils renvoient leurs enfants à l’école ou s’ils vont travailler dans un milieu à risque, car ils ont perdu leur emploi. « C’est une grosse décision à prendre, dit-elle. Je dirais qu’il n’y a pas de bonne réponse. L’avenir nous le dira. »

Cette incertitude – qu’il faut apprivoiser et accepter – est particulièrement éprouvante pour les personnes anxieuses qui « anticipent les menaces du futur » par nature.

Dans l’« ici et maintenant », il y a néanmoins des solutions. Faire du sport, appeler un proche, aller marcher, énumère Marie-France Marin. « Trouver un moyen d’évacuer l’énergie négative. »

Surtout, prendre une pause d’écran. « Facebook n’est peut-être pas une façon de se changer les idées. »

« Chez certaines personnes, c’est naturel. Chez d’autres, il faut vraiment faire un effort pour prendre du recul », insiste la professeure au département de psychologie de l’UQAM.