Ils sont intervenants, psychologues, professeurs de yoga… Du jour au lendemain, ils ont dû adapter leur travail aux nouvelles règles de confinement, dans un contexte anxiogène où l’incertitude fait désormais partie du quotidien. Comment aider les autres à distance, tout en prenant soin de soi ? Nous sommes allés voir comment cela se passait pour eux.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

La Dre Mélanie Laberge est psychologue. Sa clientèle est composée d’enfants, d’adolescents et d’adultes souffrant de dépression, d’anxiété ou de troubles alimentaires. Depuis le début de la pandémie, elle travaille à la maison, où sont également confinés son conjoint et leurs deux enfants âgés de 4 et 8 ans. Elle mène toutes ses consultations devant l’écran de son ordinateur. « Je m’étais déjà familiarisée avec la téléthérapie, j’en faisais avec des patients en région ou déménagés outre-mer », affirme-t-elle.

L’Ordre des psychologues du Québec encadre la téléthérapie, qui doit s’accompagner de plusieurs précautions. Par exemple, que doit faire un psychologue si la connexion internet est interrompue ? Qui rappelle qui ? Il faut également s’assurer que les dossiers soient dans un classeur dédié pour respecter la confidentialité des patients.

Enfin, il faut s’assurer que la personne qui consulte soit à l’aise de s’exprimer à la caméra. « Pour un ado en confinement, ça veut dire être certain de pouvoir parler en toute confidentialité, même si ses parents sont dans la maison », note la Dre Laberge qui pratique habituellement à la clinique Change. Cette consultation à distance peut tout de même donner lieu à des situations inhabituelles, voire cocasses.

Avec les jeunes enfants, par exemple, il peut arriver qu’ils se lèvent pour aller aux toilettes en plein milieu de la séance, note la psychologue en riant. Ils sont dans leur intimité, parfois dans leur chambre. Ils peuvent s’interrompre pour nous montrer un jouet. Il faut être capable de garder leur attention.

La Dre Mélanie Laberge

Conciliation travail-famille

Vicky Chicoine est intervenante pour Revivre, un organisme qui offre un soutien ponctuel aux personnes souffrant d’anxiété, de dépression ou de bipolarité, et ce, partout au Canada. Revivre propose aussi des ateliers d’autogestion ainsi que des webinaires aux entreprises.

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Vicky Chicoine est intervenante pour Revivre, un organisme qui offre un soutien ponctuel aux personnes souffrant d’anxiété, de dépression ou de bipolarité.

Depuis le début du confinement, Mme Chicoine, qui est enceinte et mère d’un bambin de 2 ans et demi, répond aux appels… de sa chambre à coucher. « M’isoler pour faire mon travail a été un peu compliqué, raconte l’intervenante qui est aussi responsable d’une petite équipe de bénévoles. J’ai dû transformer mon lieu de repos en lieu de travail. Parfois, je dois couper le son de mon ordinateur pour qu’on n’entende pas mon enfant. Et quand je termine mon travail, je n’ai plus de période de transition. J’ouvre la porte et en deux secondes, je suis dans la cuisine… »

Ce ne sont pas des conditions idéales, reconnaît l’intervenante. « Nous aussi, on le vit, le confinement, et ce n’est franchement pas évident, dit-elle. Ça rend notre tâche plus difficile. »

Même son de cloche de la part de la Dre Laberge. « Mes enfants comprennent l’aspect confidentiel de mon travail, assure-t-elle, mais ça n’empêche pas qu’ils peuvent me demander une barre tendre de temps à autre, souligne-t-elle. Mon conjoint est présent, mais je ne peux pas leur demander de jouer dehors sept heures par jour, alors je travaille moins qu’à l’habitude. Surtout qu’au bout de quelques heures, on ressent la fatigue d’être restée longtemps devant un écran. »

Faire la différence

Malgré un contexte de travail inhabituel ainsi que le stress lié à la pandémie, ceux et celles à qui nous avons parlé estiment que leur travail prend tout son sens ces jours-ci.

Isabelle O’Brien dit y trouver beaucoup de motivation. Cette professeure de yoga offre une classe hebdomadaire à des femmes atteintes d’un cancer avec la collaboration de la Fédération québécoise du cancer. Depuis le début du confinement, elle enregistre ses cours en ligne et envoie un lien YouTube privé à ses élèves. « Ce cours est un petit highlight dans la semaine de mes élèves, affirme la propriétaire du centre Bodhy Yoga, à Boucherville. Pas question de les laisser tomber. »

Depuis huit ans, Isabelle O’Brien organise le Yoga concert pour le cancer, une campagne de financement pour les Fondations québécoises du cancer et du cancer du sein (elle organise l’édition 2020 qui aura lieu en ligne le 20 juin prochain). Mais lorsque son amie, la chanteuse Lulu Hughes, a reçu son diagnostic, la jeune femme a décidé de suivre une formation spécialisée en onco-yoga à l’Université de Calgary. « Les personnes atteintes de cancer ont des conditions particulières, explique-t-elle. Elles ont les pieds et les mains qui brûlent, des inconforts à la suite des opérations. Je leur propose un cours adapté à leurs besoins. » Et ses élèves l’apprécient.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Isabelle O'Brien est professeure de yoga et donne des classes à des femmes atteintes de cancer. 

Je reçois de nombreux témoignages et c’est un moteur très fort, reconnaît-elle. Ça me remplit de joie de pouvoir aider concrètement, surtout durant cette période difficile.

Isabelle O'Brien

Les outils pour aller mieux

Les personnes qui travaillent en relation d’aide ont donc un double défi ces jours-ci : aider les autres tout en ne se laissant pas envahir eux-mêmes par l’anxiété générée par la pandémie.

Intervenant chez Tel-jeunes, où on note une augmentation du volume d’appels d’environ 30 % depuis six semaines, Maxime Lévesque constate à quel point les jeunes sont perturbés par la situation. « La moitié des appels, textos, etc., tournent autour du confinement, confirme-t-il. Ils sont stressés, anxieux, déprimés. » L’intervenant, qui vit seul, doit concilier des exigences d’un travail qui demande beaucoup d’empathie aux effets que le confinement peut avoir sur son propre moral.

« En temps normal, on a la possibilité de débriefer avec les collègues entre les appels, mais là, c’est devenu difficile », note le jeune homme qui travaillait comme formateur avant le début du confinement. Il l’avoue, ce n’est pas toujours évident d’être à l’écoute quand on est soi-même inquiet pour l’avenir.

On a des ressources, des superviseurs cliniques auprès de qui on peut demander conseil et ventiler. On peut aussi converser avec des collègues sur Teams.

Maxime Lévesque, intervenant qui compte une dizaine d’années d’expérience

Maxime Lévesque rappelle que même si on sait quoi faire pour aller mieux en théorie, cela ne signifie pas qu’on l’applique tout le temps en pratique. « L’équilibre est plus fragile, il y a des journées où tu atteins tes limites plus rapidement, observe-t-il. Quand je vais moins bien, je termine ma journée de travail plus tôt. Chez Tel-jeunes, on privilégie la qualité plutôt que la quantité. »

Même son de cloche de la part d’Isabelle O’Brien. « Je suis plus outillée pour faire face au stress, mais ça ne veut pas dire que je ne me laisse pas submerger parfois », observe la jeune femme à qui on a diagnostiqué des troubles anxieux sévères, ce qui l’a poussée à quitter le milieu de la télévision pour se tourner vers l’enseignement du yoga. « Je me drille à m’asseoir sur mon coussin. Je m’y ramène constamment pour pouvoir ensuite aider les autres. »

Depuis le début de la pandémie, on utilise souvent l’image des masques à oxygène dans les avions : avant de sauver les autres, il faut s’assurer d’aller bien soi-même. C’est ce que font ces intervenants. « On sent une détresse grandissante chez les gens à mesure que le confinement s’étire, affirme Vicky Chicoine. On reçoit leur anxiété tous les jours. Quand la coupe est pleine, il y a une ouverture à ce qu’on puisse prendre congé. Le mot d’ordre chez Revivre c’est : soyez bienveillants. »