Jouer pour garder le contact. L’affluence des plateformes ludiques virtuelles, déjà populaires, a littéralement explosé pour atteindre des niveaux inégalés depuis le début du confinement rendu nécessaire à cause de la pandémie de COVID-19. Le jeu en ligne, sous toutes ses formes, s’avère certainement l’une des plus belles façons de joindre l’utile à l’agréable.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Principale plateforme de distribution de jeux vidéo en ligne, Steam a pulvérisé ses records de fréquentation chaque semaine depuis le 15 mars, avec plus de 24,5 millions d’utilisateurs branchés en même temps le 4 avril dernier. Une affluence confirmée par la firme d’analyse Superdata, qui nous apprend que les dépenses de jeux en format numérique ont surpassé le cap des 10 milliards de dollars en mars, un record mensuel historique. Pendant ce temps, les ventes de consoles de jeu ont augmenté de 64 % de février à mars, atteignant 1,5 milliard de dollars. Pas étonnant que la console Nintendo Switch soit constamment en rupture de stock et que son populaire jeu Animal Crossing : New Horizons, lancé le 20 mars, ait fracassé le record de vente numérique pour un jeu de console avec pas moins de 5 millions de téléchargements en un mois.

« En ce moment, avec mes amis et ma blonde, on se texte ou on s’appelle, mais ça devient pas mal répétitif », avoue Antoine Pejot-Charrost, qui a profité du confinement pour renouer avec Sea of Thieves, un jeu de pirates collaboratif qui se joue sur Xbox et PC. 

Ça nous permet d’avoir accès à une autre activité que l’on peut faire quand on veut, on peut s’amuser à faire autre chose que regarder Netflix.

Antoine Pejot-Charrost

Actuellement, Antoine et son ami Charles profitent du fait d’être confinés pour jouer de 12 à 15 heures par semaine, et ils comptent continuer après en ajoutant des membres à leur équipage. « On va jouer le samedi soir, je pense, suggère le jeune étudiant qui vient de célébrer ses 18 ans. Et comme c’est un jeu où tu améliores la coordination avec les membres de ton équipage, ça nous encourage à jouer avec nos amis. Je suis d’ailleurs en train d’en convaincre un à venir jouer avec nous. »

Jeux de rôle

Moins connues, les plateformes de jeu de rôle profitent aussi de la pandémie de COVID-19 pour faire le plein de nouveaux adeptes. Fondé en 2004, Fantasy Grounds permet entre autres de jouer à Donjons et Dragons à distance. Le logiciel développé par une petite équipe de 11 personnes établie en Floride comptait 230 000 membres avant l’éclosion du coronavirus. Il s’en est ajouté 65 000 en un mois. « On n’était pas prêts à ça, ça nous pousse à accélérer le développement de la nouvelle version de notre plateforme, reconnaît le président Doug Davison. On aurait aimé avoir quelques mois de plus, mais c’est bon, notre version d’essai est déjà disponible et elle fonctionne bien. »

IMAGE FOURNIE PAR SMITEWORKS USA

La plateforme Fantasy Grounds a obtenu les licences de plusieurs éditeurs de jeux de rôle, y compris pour le très populaire Donjons et Dragons.

Maître de jeu depuis 30 ans, Patrick Péloquin s’est justement tourné vers Fantasy Grounds après la dernière réunion de son groupe « en vrai », le 13 mars dernier. « C’est une passion pour moi, ce jeu-là, nous a avoué le conseiller pédagogique de 45 ans qui a notamment collaboré à l’émission Les suppléants, à Télé-Québec. Je ne voulais pas qu’on arrête, d’autant plus qu’on ne sait pas quand va cesser le confinement. J’ai d’abord suggéré de conserver notre rythme de jeu mensuel, après quoi on a essayé toutes les deux semaines, mais on s’est rapidement mis à jouer toutes les semaines. C’est devenu un peu comme notre happening hebdomadaire ! » Comme la plateforme numérique permet une gestion automatisée de plusieurs éléments de jeu, Patrick Péloquin compte l’utiliser encore quand il retrouvera ses amis autour de la table.

Réalisateur multimédia chez Moment Factory, Thomas Pintal a l’habitude d’organiser une fois par année une impressionnante séance de jeu de rôle avec projections, lumières, effets sonores et comédiens invités, évènement qui se veut la conclusion du scénario joué régulièrement autour de la table. Il s’est quant à lui tourné vers la plateforme numérique Roll20, alors que son groupe sentait plus que jamais le besoin de jouer ensemble à cause du confinement. 

Ç’a été une véritable révélation pour moi.

Thomas Pintal

« Je pense d’ailleurs continuer le jeu en ligne après le confinement, surtout parce que ça nous permet de jouer avec des gens à distance, affirme le créateur de 47 ans. Je vais ainsi privilégier quelques happenings où l’on sera tous ensemble, de grandes finales, des moments où on aura assez de temps pour faire quelque chose de significatif. »

Jeux de société virtuels

À l’autre bout du spectre, les plateformes virtuelles qui permettent de jouer à des jeux de société classiques ont aussi le vent dans les voiles. C’est le cas de Tabletopia et Table Top Simulator, mais aussi de la toute petite entreprise française Board Game Arena, qui propose plus de 175 jeux différents accessibles à partir d’une interface simple qui permet notamment l’utilisation de l’audio et de la vidéo pour communiquer entre joueurs. « En général, nous accueillons 1000 à 2000 nouveaux membres par semaine, mais actuellement c’est 5 à 10 fois plus, affirme Ian Parovel, directeur artistique. Au début, ç’a été complexe de gérer l’achalandage, on ne s’attendait pas à cette première vague. Le serveur a donc été mis à mal au cours des deux premiers jours, mais nous avons étendu sa capacité en 48 heures. On est maintenant en mesure d’absorber le trafic. »

IMAGE FOURNIE PAR BOARD GAME ARENA

Le site français Board Game Arena offre plus de 175 jeux différents, dont le populaire Carcassonne. L’interface des jeux est développée soit par les éditeurs de jeux, soit par des développeurs contractuels ou parfois même par l’équipe de Board Game Arena. 

Board Game Arena a aussi vu le profil et les habitudes de ses joueurs changer depuis l’éclosion de la pandémie. « On a des amis qui jouent ensemble à distance pendant les apéros – les “Skypero”, comme on dit ici, dit Ian Parovel. Au lieu de simplement prendre un verre, les gens viennent pour jouer et discuter. On accueille aussi de plus en plus de membres âgés ou très jeunes – des grands-parents qui jouent avec leurs petits-enfants, mais aussi des aînés qui jouent en club. Et ce sont loin d’être les personnes les plus polies en ligne ! Ils se sentent comme au bistro ! »