Avec la fermeture des frontières, les expatriés se sentent encore plus loin du Québec qu’à l’habitude. Ils s'inquiètent pour leurs parents. Ils s'ennuient de leurs proches. Nous avons demandé à des Québécois qui vivent à Paris, Lisbonne, Park City, Gold Coast en Australie et en Inde de nous raconter comment ils vivent la crise du coronavirus.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Australie

Pas de touristes sur les plages

PHOTO FOURNIE PAR ÉDITH VEILLEUX

Édith Veilleux et ses enfants

Édith Veilleux est photographe à Gold Coast, en Australie, où elle vit depuis 15 ans. 

« Je vis dans une région touristique où il y a des compétitions de surf. C’est super tranquille en ce moment. Il n’y a pas de touristes sur les plages.

« Mon fils a 3 ans. Ma fille en a 5 et elle vient de commencer la maternelle. Ici, on apprend à lire dès la maternelle. Je vais faire des exercices à la maison même si l’école est ouverte pour les parents qui le désirent.

« Les garderies sont vides même si elles sont ouvertes et sans frais, alors que cela peut aller jusqu’à 110 $ par jour habituellement.

« Jusqu’à présent, il y a peu de morts en Australie et c’est surtout dans les grandes villes, Sydney et Melbourne. Nous avons la chance d’être isolés et d’avoir des villes éloignées les unes des autres.

« Les restaurants sont fermés, mais les coiffeurs et les bureaux d’agents d’immeuble sont ouverts, par exemple. Le confinement est moins pris au sérieux qu’au Québec, mais la situation est moins dramatique.

« Je suis séparée depuis deux ans. La garde partagée est très difficile. J’étais super anxieuse au début du confinement, car mon ex continuait de voir des amis. Je ne sais pas trop ce qui se passe chez lui.

« Mes parents et mon frère sont à Magog. Au début de la crise, j’ai vraiment flippé. Je me demandais quand j’allais les revoir. Mais là, ça va mieux…

« Au fond, je suis choyée d’être ici. Je suis chanceuse de pouvoir aller à la plage avec les enfants. J’ai une cour, j’ai de l’espace. »

Utah

Pas de ski à Park City

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOIS GOULET

François Goulet

François Goulet est établi à Park City, dans l’État américain de l’Utah. Il est cadre et membre du comité exécutif du Groupe Rossignol.

« Ma femme et moi avons déménagé aux États-Unis en 2003. D’abord à Burlington, au Vermont. Puis à Park City, dans l’Utah, en 2006. Nous sommes dans le comté de Summit. C’est une zone de villégiature très affectée par le coronavirus, car au début du mois de mars, il y avait des gens de partout qui étaient en vacances de ski.

« C’était l’un des premiers endroits aux États-Unis à fermer les écoles, les commerces et les stations de ski. Les gens portent des masques et des gants. Ils sont très respectueux de la distanciation et ils suivent les consignes.

« La situation se résorbe. Je ne serai pas surpris que les activités reprennent tranquillement au début du mois de mai.

« Nous sortons peu. Notre seule activité sociale est de voir notre petit-fils. Ma fille habite à huit minutes de chez nous. Elle a déménagé ici il y a un an et demi. Elle s’est mariée l’été dernier et elle a eu un garçon il y a un mois.

« C’est un grand bonheur. Notre petit-fils est né trois semaines d’avance, juste avant la montée de la crise. Au fond, c’était une chance.

« Ce que je trouve difficile, c’est de ne pas voir mon père de 91 ans qui demeure à Sherbrooke. Et ma belle-mère qui vit à Saint-Lambert. Nous devions aller les visiter au Québec, mais tout est annulé. Pour être honnête, c’est difficile d’être loin d’eux, surtout que ma sœur vit en Floride, et que ma belle-sœur est en Suisse.

« Nous sommes inquiets, mais ils vont bien.

« Mon père est en forme. Il a un vélo stationnaire dans sa maison et il pratique même son golf. Mais dès que les frontières rouvrent, nous sautons dans l’avion pour aller voir nos parents. »

Paris

Une ville qui s’adoucit

PHOTO FOURNIE PAR NATHALIE LESAGE

Nathalie Lesage

Nathalie Lesage habite à Paris depuis sept ans.

« Au risque de me faire garrocher des roches, je dois avouer ne pas détester cet éloge forcé de la lenteur. Née avec une constante urgence de vivre, je suis parmi celles qui ont toujours peur de ne pas être là où il le faudrait, que ce soit en termes de carrière, vie sociale et accomplissements personnels.

« Je résiste difficilement aux “mon Dieu, mais tu dois absolument voir telle expo”.

« Arrivée à Paris il y a sept ans avec mes deux valises pour repartir à zéro, comme disait Joe Bocan, j’y suis venue pour vivre sur le 220 volts. Parce que Paris ne dort jamais, est au centre du monde et offre d’innombrables opportunités.

« Sauf que là, c’est repos soldat. Pour moi, le confinement prolongé jusqu’au 11 mai a presque eu l’effet d’une bonne nouvelle.

« J’aime Paris qui s’adoucit. Ce nouveau silence apaisant, lui habituellement inexistant dans le chaos habituel. La générosité collective des musées, artistes, et profs de tout-ce-que-tu-veux qui, “du coup”, sont capables de donner sans retour, juste pour être gentils. On se salue à la fenêtre lors des immanquables rendez-vous de 20 h pour applaudir le personnel soignant.

« Les Parisiens se mettent à faire du sport, ils respectent miraculeusement les files d’attente, te disent “bon confinement” plutôt que “bon courage”, et achètent des jambons-beurre au Monoprix pour les sans-abri coincés dehors.

« On va se dire les vraies affaires, j’avais oublié un peu ce que c’était que d’avoir du temps pour soi. Balado de croissance personnelle, yoga du matin, cours en ligne d’art de la rhétorique, rendez-vous téléphoniques quotidiens avec mon clan négligé… J’ai même branché ma Nintendo pour y passer des heures sur Mario 2, ce qui est grand un bonheur crasse et dépourvu de culpabilité. Or, il m’arrive de me sentir seule dans l’équivalent d’un 3 ½ “grand pour Paris”. J’ai parfois l’impression d’être un hamster qui tourne dans sa petite roue.

« Il y a aussi ma procédure de divorce qui est sur pause… Et, comble de l’ironie, je serai bientôt en vacances dans mon 3 ½ à la demande de mon employeur, pour assurer les salaires de la boîte.

« Le soir, au coucher, je regarde avec un pincement au cœur ces posts des amis sur Legault, porté en héros.

« Je me dis que cette proximité spontanée, ce sans filtre naturel “à la bonne franquette” et l’authenticité du Québec me manquent peut-être plus que je ne voulais me l’avouer, trop occupée en temps normal à faire la file au musée d’Orsay. »

Lisbonne

En attendant la réouverture du restaurant

PHOTO FOURNIE PAR MARC LUPIEN

Marc Lupien

Marc Lupien possède le bistro Eldelweiss à Lisbonne avec son conjoint suisse, Ädu Wahlen.

« Le Portugal reçoit beaucoup de félicitations sur sa gestion. Ça se passe bien. Comme au Québec, il y a un briefing quotidien du gouvernement. Les gens sont très autodisciplinés et ils utilisent leur tête. Les Portugais ont pris des précautions de distanciation dès le début de la crise. Beaucoup d’écoles ont fermé avant que ce soit obligatoire. Il n’a pas fallu de répression, car les gens respectaient déjà les règles. Même pendant le week-end de Pâques, qui est généralement un moment de grandes retrouvailles familiales.

« Si le gouvernement a dit longtemps que les masques ne servaient à rien, on suggère maintenant d’en porter. On a assisté à une hausse des prix. Une boîte de 100 masques en coûtait 6 euros et là, un masque jetable peut coûter jusqu’à 5 euros.

« Contrairement à la France, nous n’avons pas besoin de papier pour sortir de la maison. Or, pendant le week-end de Pâques, il fallait une attestation de notre employeur.

« Je profite de la fermeture du restaurant pour faire des rénovations, un grand ménage et de la peinture. Nous avons mis le plus de bouffe possible au congélateur. Au niveau des aides financières, c’est très flou par rapport au Canada. Je suis passé à la banque pour contracter un prêt avec une année de carence.

« Nous avons ouvert le restaurant pendant la crise économique en 2009. Nous commencions à voir la lumière au bout du tunnel et faire des économies pour notre retraite.

« Nous avons fermé le restaurant le 13 mars. Nous faisons partie de la Chambre de commerce LGBT qui voulait que ses membres donnent l’exemple.

« Comme partout sur la planète, on se demande combien de temps la crise va durer… Nous sommes un petit restaurant qui gère bien sa trésorerie donc on devrait s’en sortir. Nous avons aussi 30 places dans un espace qui pourrait en avoir 60, donc la distanciation sera plus facile quand nous allons rouvrir.

« C’est aussi dommage, car ce sont les retrouvailles de mon école secondaire en septembre pour les 40 ans de ma cohorte. Je suis allé au collège Saint-Alexandre, en Outaouais. Même si la réunion a lieu, je ne pourrai pas y aller. »

Inde

Une vie en toute simplicité

Julien Désilets vit dans un ashram en Inde.

PHOTO FOURNIE PAR JULIEN DÉSILETS

Julien Désilets

« Je reste dans un ashram dans la nature perdu sur le bord du Gange. Un endroit fantastique. L’ashram a fermé ses portes avant le début du confinement en Inde. Je ne suis pas sorti depuis le 1er mars. Je reste dans un endroit très en sécurité et rempli de quiétude.

« Par contre, nous manquons de denrées. Il n’y a plus de savon. Il n’y a plus de fruits et légumes. Nous avons uniquement du riz, des légumineuses et des pommes de terre. Mais à volonté. Personne ne souffre de la faim.

« Ce n’est pas difficile pour moi. J’ai l’habitude de manger simplement et d’avoir une vie modeste. J’ai été moine dans des villages montagnards en Thaïlande pendant 21 ans. Mon village n’était pas accessible par auto. Je suis parmi les premiers Occidentaux à avoir mis les pieds dans de nombreux villages de la Thaïlande et du Myanmar.

« J’ai quitté la vie monastique en août dernier. J’ai depuis fait des études pour faire des massages thaïs et devenir prof de yoga. Je n’ai plus d’argent alors je peux pratiquer des massages pour couvrir mes dépenses. Heureusement, le coût de la vie n’est pas cher, soit environ 10 $ par jour.

« J’ai pensé revenir au Canada. Nous étions une quinzaine de Canadiens dans une ville pas loin d’ici, Rishikesh. L’ambassade a fait envoyer un autobus pour conduire des Canadiens à Delhi pour qu’ils prennent l’avion pour Montréal. Mais le prix du billet était vraiment trop cher pour moi : 2900 $. Et comme je suis très heureux ici, j’ai choisi de rester.

« Je vais donc attendre. Je projette de retourner en Thaïlande à la fin de l’année. Et je choisirai d’y vivre ou de revenir vivre en Inde.

« Quant à la situation en Inde, le confinement est très sérieux. Les rues sont vides. Les gens ne peuvent sortir que pendant certaines heures et seulement pour aller au marché le plus près. Il y a des barrages policiers partout. C’est à la dure, oui, mais l’Inde est un pays différent du Canada, et je crois que c’est la chose à faire. Le premier ministre, Narendra Modi, est fort probablement le leader le plus sage sur notre planète. »