Malgré les drames qu’elle engendre, la pandémie est aussi, pour bon nombre de personnes, l’occasion de réfléchir au monde de demain. À l’occasion du Jour de la Terre, six environnementalistes nous font part de leurs réflexions sur ce que pourrait représenter l’après-COVID pour la planète et la société.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Colleen Thorpe, directrice générale d’Équiterre

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Colleen Thorpe, directrice générale d’Équiterre

La pandémie de COVID-19 a fait prendre conscience de la nécessité pour le Québec d’acquérir une autonomie alimentaire. Pour Colleen Thorpe, il est impératif de miser sur une production qui soit non seulement locale, mais aussi durable sur le plan environnemental et social. « La façon dont on va cultiver le sol devient importante », souligne-t-elle.

Équiterre s’est joint à 14 autres organismes, associations et experts québécois afin d’élaborer une feuille de route pour une relance plus solidaire et plus verte, qui a été dévoilée la semaine dernière. Parmi les mesures proposées figure le soutien aux agriculteurs québécois par l’accroissement des achats locaux faits par les établissements (écoles, hôpitaux, etc.).

Colleen Thorpe invite également le gouvernement québécois à mettre en place un chantier sur la réparation pour faire en sorte qu’il devienne avantageux de réparer plutôt que de jeter.

« C’est bon pour le portefeuille, pour limiter les gaz à effet de serre et pour l’économie locale, dans la mesure où on crée cette économie-là. »

« Une occasion de réflexion dans la COVID, c’est de se demander de quoi on a besoin comme société. On a besoin de plein de corps de métier qui ont disparu. Il faut qu’il y ait un changement pour que les métiers soient valorisés, tant sur le plan scolaire que sur le plan de la rémunération. »

André-Yanne Parent, directrice générale du Projet de la réalité climatique Canada

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE

André-Yanne Parent, directrice générale du Projet de la réalité climatique Canada

Anthropologue de formation, André-Yanne Parent s’intéresse à la façon dont les crises passées ont mené à des changements structurels importants. « On voit présentement de petites révolutions dans les façons dont on s’organise et dans le vivre-ensemble », souligne la directrice générale du Projet de la réalité climatique Canada, un organisme dont la mission est d’informer les citoyens sur la science et les impacts des changements climatiques.

On voit que, collectivement, on est résilients. On est capables de changer nos habitudes et de s’adapter à des réalités nouvelles pour le bien commun.

André-Yanne Parent

Des leçons doivent en être tirées, selon elle, sur le plan des changements de comportements. « Il y a toujours un risque à croire en l’illusion que les choix individuels peuvent faire la différence sans qu’on ait mis en place des changements structuraux, des facilitateurs, explique-t-elle. C’est risqué parce que c’est nier les inégalités sociales qui font en sorte que pour certaines personnes, c’est plus compliqué. »

André-Yanne Parent croit que cette pandémie est l’occasion de réfléchir au monde dans lequel on souhaite vivre. « On peut espérer que cette crise nous invite à réfléchir à la crise climatique pas seulement sous l’angle des émissions de GES, mais aussi d’un vivre-ensemble pensé autrement et qui prend en considération la justice sociale et le bien-être commun. »

François Delorme, économiste et collaborateur au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOIS DELORME

François Delorme

« Je pense qu’il y a des choses qu’on a apprises qui vont rester. » Économiste spécialisé en économie de l’environnement, François Delorme est d’avis que les gouvernements doivent saisir l’occasion pour adopter des politiques publiques durables.

C’est important, l’aide ponctuelle, mais c’est aussi important de mettre en place des programmes qui vont être plus durables et qui vont nous donner un filet social où les mailles vont être tricotées plus serré et vont durer plus longtemps.

François Delorme

Il espère également voir des changements structurels, donc qui s’ancrent dans le temps, sur le plan de l’organisation du travail. L’adoption des mesures de confinement a forcé de nombreuses entreprises à revoir leur politique en matière de télétravail, ce qui, espère l’économiste, perdurera après la crise.

« Je ne dis pas que le télétravail est la panacée, précise celui qui est chargé de cours à l’Université de Sherbrooke. Il y a plusieurs impondérables. […] Peut-être que ce n’est pas aussi efficace qu’avant, mais peut-être que ça permet aux gens de perdre moins de temps et d’avoir une façon de travailler qui est plus équilibrée. Les entreprises traditionnelles sont forcées de s’ajuster et je pense que si on n’avait pas eu ça, elles ne l’auraient pas fait ou ça aurait pris beaucoup de temps. » Il ajoute que des changements pérennes liés au télétravail permettraient de réduire une partie des émissions de gaz à effet de serre attribuables aux transports, un secteur qui représente l’une des principales sources d’émission de GES dans la province.

Laure Waridel, écosociologue et autrice de La transition, c’est maintenant

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Laure Waridel, écosociologue et autrice de La transition, c’est maintenant

« Si on pouvait avoir le même souci d’appliquer le principe de précaution pour ce qu’on sait qui va arriver à nos jeunes, à la suite des impacts des changements climatiques et de la perte de biodiversité, je pense qu’on changerait beaucoup plus rapidement nos comportements », expose Laure Waridel, professeure associée à l’Université du Québec à Montréal.

Elle espère que cette crise qui nous frappe changera notre relation à l’environnement et nous fera réaliser « à quel point on est tous interdépendants ». De voir un mouvement se créer autour de l’achat local l’encourage. « On parle beaucoup en environnement de l’importance d’avoir des circuits courts en économie pour réduire l’empreinte carbone et améliorer les bénéfices économiques puisqu’on sait que quand les gens achètent dans une petite entreprise locale, ça a aussi plus d’impacts positifs sur l’économie », note-t-elle.

Je parlais d’« Acheter c’est voter » pour le commerce équitable, mais ça vaut aussi pour l’alimentation et la consommation en général. Tout à coup, ça prend une crise et ça nous force à réaliser qu’il y a peut-être d’autres éléments à considérer que le plus bas prix possible.

Laure Waridel

Laure Waridel espère que la sortie de crise ne signifiera pas un retour à « l’ancienne normale ». Elle souligne que les Mères au front, le mouvement qu’elle a cofondé avec la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette, pousseront pour une relance économique et écologique, et ce, même si la manifestation qui devait se tenir à Ottawa le jour de la fête des Mères ne pourra avoir lieu comme prévu.

Karel Mayrand, directeur pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David Suzuki

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Karel Mayrand, directeur pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David Suzuki

Karel Mayrand, qui fait lui aussi partie du « groupe des 15 » derrière la feuille de route pour une relance solidaire et verte, espère que les gouvernements profiteront de la relance économique pour accélérer la transition énergétique et écologique.

Les gouvernements vont devoir venir au secours de l’économie, et c’est un moment où on a besoin d’orienter l’économie.

Karel Mayrand

« Je pense qu’on a besoin en ce moment d’avoir un leadership très fort des gouvernements pour dire : on va sortir de cette crise-là, on va reconstruire l’économie et on va le faire de manière à accélérer les changements qu’on a besoin de faire plutôt que de jeter tout par la fenêtre et de rebâtir en éliminant tout objectif autre que la relance économique. Ce serait la voie de l’échec. Ce ne sera pas une économie qui serait durable. »

M. Mayrand cite en exemple l’ancienne administration Obama qui, lors de la crise économique de 2008, a assujetti le plan de sauvetage des constructeurs automobiles américains à une exigence d’accélérer le développement de véhicules moins énergivores. L’objectif n’est, selon lui, pas de déterminer qui sont les entreprises « gagnantes » en matière de lutte contre les changements climatiques, mais d’inciter l’ensemble d’entre elles à améliorer leur productivité et leur technologie et ainsi réduire leur empreinte environnementale.

Bruno Massé, géographe et auteur de La lutte pour le territoire québécois

PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE LEMIEUX-LEFEBVRE

Bruno Massé, géographe et auteur de La lutte pour le territoire québécois

Dans un monde post-COVID, le géographe Bruno Massé aimerait que la croissance économique ne soit pas calculée qu’en fonction du produit intérieur brut (PIB), un point soulevé par plusieurs autres intervenants cités dans cet article. « Il faudrait que le calcul tienne compte de l’indice du progrès véritable où des éléments comme l’apport des services communautaires, le travail informel des femmes et l’impact des émissions de gaz à effet de serre sont inclus dans le calcul de ce qu’est l’économie », expose l’auteur de La lutte pour le territoire québécois, un essai paru le 25 mars dernier.

Celui qui a été coordonnateur du Réseau québécois des groupes écologistes de 2010 à 2016 voit dans cette crise la démonstration que des changements structuraux sont possibles, rapidement.

On constate que quand il y a une crise et que l’État la prend au sérieux, on a les moyens par notre État d’amener des changements et de le faire vite et que ce soit efficace.

Bruno Massé

Il souhaite par ailleurs que la valorisation de la science, qui est observée dans la gestion de la crise sanitaire, soit appliquée à la crise climatique. « Ce serait bien qu’on puisse faire la même chose pour ce qui est des biologistes, des climatologues. Quand on parle de crise climatique, ça repose aussi sur la science. Comment ça se fait qu’on ait tant de misère à accorder du crédit à ces analyses-là ? »