Certes, il y a de l’impuissance, de l’angoisse, de l’épuisement, de la peur, des deuils et bien d’autres émotions lourdes à porter dans les maisonnées, par les temps qui courent. Mais il y a aussi de la solidarité, de l’entraide, de l’espoir et une foule de petites révélations positives permises par la simplicité et la lenteur du confinement. Celui qui se vit sans drames, s’entend.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

« Le contexte joue pour beaucoup dans le type de confinement qu’on vit. Les gens sont touchés de tellement de manières différentes, que ce soit sur le plan financier, organisationnel, psychologique, familial, relationnel, rappelle le thérapeute conjugal et familial montréalais Patrick De Bortoli. C’est sûr que pour deux parents qui travaillent à temps plein avec trois, quatre enfants à la maison, ça se vit difficilement. Plus encore quand un des parents travaille à l’extérieur et que le risque de contagion est augmenté.

« Mais si on est dans une situation moins dramatique, qu’on exerce un travail qui se transpose bien à la nouvelle réalité, qu’on est le genre de personne qui a une bonne capacité d’adaptation et d’acceptation, qui est souple et qui a une perspective généralement optimiste, c’est possible de bien vivre la situation actuelle et de se dire “On va faire avec” », poursuit celui qui fait partie de cette « catégorie » d’individus aux idées et perceptions positives.

Marie-Charles Pelletier, chargée de projet pour BESIDE Cabins et BESIDE Média, a écrit un texte intitulé « Apprendre à aimer le temps long », où elle fait part de ses observations et de ses introspections de balcon. « J’ai toujours été capable de m’occuper toute seule. Je ne connais pas vraiment ça, l’ennui », affirme-t-elle d’emblée.

« Quand la crise a commencé. J’étais complètement déconnectée à Murdochville, en Gaspésie. Une fois rentrée à Montréal, j’ai eu un choc. Les gens se lançaient à droite et à gauche pour faire mille affaires, incapables de s’arrêter. Pourquoi ne pourrait-on pas valoriser le temps long pour ce qu’il est, au lieu de chercher à l’occuper à tout prix ? »

> Lisez le texte de Marie-Charles Pelletier

Un mois plus tard, le rythme semble avoir changé. La lenteur s’est installée pour plusieurs d’entre nous. « J’espère vraiment qu’on ne passera pas à côté de l’occasion d’apprendre et de faire des changements, individuels et collectifs. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Jean-Daniel Petit, président et cofondateur de BESIDE

Fondateur de BESIDE, une entreprise multidimensionnelle qui comprend un média, un festival et un projet immobilier en nature, Jean-Daniel Petit s’est interrogé, avec son équipe, sur ce qu’il voulait faire, pendant la crise. « Est-ce qu’on veut se taire ? Est-ce qu’on veut ajouter quelque chose ? Finalement, on a réalisé que notre positionnement, qui a toujours été un peu en marge de la pensée courante, semblait plus pertinent que jamais. On a donc décidé qu’on avait envie d’amener à nos lecteurs des réflexions positives, avec nos Lettres de quarantaine, par exemple. »

> Lisez les Lettres de quarantaine

Les joies du local

Yann Beurdouche était en plein démarrage d’entreprise quand la crise a commencé. Il préparait des semis et construisait une serre pour sa nouvelle ferme maraîchère, à Oka, nommée Les cultures nécessaires. Pour lui, l’achat local est un mode de vie depuis longtemps déjà. Et il se réjouit de constater que la crise a mis en lumière l’importance d’une économie de proximité.

On a une compréhension plus concrète que jamais du pourquoi de l’achat local. Ce n’est plus seulement une petite bande de hipsters qui le défendent. Ça s’est répandu, voire généralisé. Le gouvernement s’en est même mêlé directement, avec son Panier bleu.

Yann Beurdouche, néofermier

Par la force des choses, l’ultralocal est un choix imposé, depuis un mois. Dans les villes, les gens (re)découvrent leur quartier, leurs commerçants, leurs voisins. « Je ne prends plus ma voiture. C’est quand même intéressant de constater qu’on est capable de vivre sans intoxiquer la planète au dioxyde de carbone », lance Patrick De Bortoli.

« Le désir de respecter une certaine distance avec les autres peut mener à de belles découvertes. On décidera d’emprunter un autre chemin, peut-être plus long, mais moins fréquenté et potentiellement plus inspirant. Cela dit, je constate aussi que tout en gardant leurs distances, les gens se regardent et se saluent plus que jamais. Avant, on passait à deux centimètres les uns des autres sans se voir », observe Yann Beurdouche. Paradoxalement, les liens humains que la crise a permis à ce néo-fermier de développer, malgré la distanciation physique, font partie de ce que Yann apprécie le plus, ces derniers temps. 

Quel avenir ?

Les personnes interrogées dans le cadre de cet article sont non seulement plutôt à l’aise dans cette panne généralisée du système, mais optimistes quant à l’avenir. Ils ne sont pas de ceux qui croient que tout reviendra « à la normale » une fois la crise passée.

« Si on m’avait demandé, il y a trois mois, si j’aimerais qu’on mette le monde à pause, j’aurais évidemment répondu que c’est impossible. Mais là, c’est arrivé », confie Jean-Daniel Petit.

On a la plus belle opportunité qu’on a jamais eue de réfléchir à ce qu’on veut pour l’avenir. Si on a réussi à tous rester chez nous, à fermer ou à adapter les entreprises, à donner en grande majorité notre approbation à un gouvernement qui était loin de faire l’unanimité, il me semble qu’on doit être capables, collectivement, de faire plein d’autres choses.

Jean-Daniel Petit, président et cofondateur de BESIDE

Mais quelles seraient ces choses, justement ? « Peut-être que le télétravail prendra plus de place, maintenant qu’on a vu que ça pouvait fonctionner dans bien des cas, répond Patrick De Bortoli, dont les consultations – réduites d’à peu près 50 % depuis le début de la crise – se font désormais virtuellement.

« Ce serait intéressant, aussi, qu’il y ait une revalorisation de certains emplois qu’on tenait pour acquis, ceux des commis d’épicerie, des préposés dans le milieu de la santé, des livreurs, des camionneurs, des éboueurs… On les a célébrés pendant la crise. J’espère qu’on ne les oubliera pas ! », ajoute le thérapeute.

Les autres membres de la société qu’on ferait mieux de reconnaître davantage sont, bien évidemment, les aînés. « On savait, par exemple, que le réseau des CHSLD n’était pas solide solide. Là, ça nous revient en pleine face, déplore M. De Bortoli. On n’a plus le choix. Il faut faire quelque chose. Et on se rend compte, tout d’un coup, que là où il y a de la volonté politique, il y a possibilité de changement. On ne nous sert plus les fameux “On n’a pas de budget pour ça. On a les mains liées.” On agit ! »

Se redécouvrir

De nombreux confinés se sont mis au dessin. D’autres ont commencé à apprendre la guitare. Et on ne compte plus le nombre de Québécois qui font du pain ! 

« Cette période de confinement me permet d’explorer d’autres facettes de moi-même. J’écris plus qu’avant, je fais des semis en famille », raconte l’ancien horticulteur qu’est Patrick De Bortoli. 

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Patrick De Bortoli, thérapeute conjugal et familial

Plusieurs personnes sont en train de se réconcilier avec le fait que l’humain est un être multidimensionnel et c’est très bien.

Patrick De Bortoli, thérapeute conjugal et familial

Les gens qui ont goûté à la lenteur, à l’introspection et à la quiétude de cette grande « pause » pourront-ils retourner en arrière ? « Est-ce que la personne qui vit en banlieue et travaille en ville à un emploi qu’il ou elle n’aime pas tant que ça aura envie de recommencer à endurer deux ou trois heures de trafic par jour, alors qu’elle a goûté au confort d’avoir quelques heures de plus pour dormir, pour déjeuner avec sa famille, pour jouer avec ses enfants, pour se découvrir des passe-temps ? Je n’en suis pas certain », conclut Jean-Daniel Petit, qui a lui-même quitté une carrière en publicité.