Out, le FOMO (fear of missing out). Après la peur de rater (quoi exactement ?) un évènement, une sortie, un potin, ou autre phobie propre aux amis accros des réseaux sociaux, place, enfin, au JOMO : son antithèse, ou plutôt son corollaire (joy of missing out), soit la joie de manquer (quoi ?) tout ça. Et d’en profiter. Pleinement. Et surtout librement. En soufflant. En ce début de relâche scolaire, entretien avec quatre adeptes, assumés ou imposés. Histoire de vous inspirer à souffler, justement.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Le JOMO inné

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Léa Stréliski

Ne cherchez pas l’humoriste sur toutes les scènes, encore moins dans vos sorties mondaines. « Je suis très “femme à la maison”, confirme Léa Stréliski en riant. Je suis casanière, très introvertie, et même si j’ai un métier public, je me ressource vraiment en étant toute seule. » L’humoriste et chroniqueuse, qui vient de publier le très à propos La vie n’est pas une course, avoue avoir un « intense plaisir » à ne rien faire. Elle aime surtout s’occuper de ses fleurs. Lire. Ou, oui, s’installer à l’ordinateur. Car JOMO ne signifie pas forcément se couper de tout. Mais plutôt faire des choix. En fonction de soi.

« Il y a très peu de choses, quand tu as 38 ans, que tu travailles et que tu as des enfants, que je trouve essentielles, ajoute-t-elle. Très peu de choses qui me nourrissent plus que mon quotidien. » Son quotidien étant déjà suffisamment occupé entre l’écriture, les spectacles et sa famille, les temps libres ne pleuvent pas. Même les invitations les plus alléchantes sont un pensez-y-bien. Récemment, on lui a offert des billets pour aller voir Céline. Bien sûr, elle était « hyper heureuse ». Mais assise au Centre Bell, une petite voix lui chuchotait : « Je serais bien à la maison… » Son secret : elle ne choisit que les projets qui la font « grandir ». Résultat ? « J’ai l’impression que je bâtis ma vie de l’intérieur vers l’extérieur. Je suis au service de mes besoins essentiels, ceux qui bâtissent ma créativité, dit-elle. Et ça m’apporte mille fois plus de plaisir, parce que je fais pas mal juste ce que j’aime. »

Le JOMO adopté

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Julien Roussin Côté (auteur du très inspirant Van Life) ne regrette pas, mais pas du tout, sa vie d’antan.

Cela fait cinq ans qu’il a laissé son condo et son boulot, pour se promener à temps plein dans sa fourgonnette, vivant désormais de voyages et non pas d’eau fraîche, mais des fruits de sa boîte de production nomade, Go-Van. Julien Roussin Côté (auteur du très inspirant Van Life), ne regrette pas, mais pas du tout, sa vie d’antan. Pourtant, on peut dire qu’il a changé de rythme, et pas à peu près. « Avant, j’avais toutes sortes de projets, j’étais tout le temps dans le jus, j’étais le gars qu’on appelait quand il y avait une soirée, pour être sur une guestlist. J’avais beaucoup de relations superficielles. » Aujourd’hui ? S’il n’est pas déconnecté virtuellement, il l’est physiquement. Et mentalement. La preuve : en regardant les images d’Igloofest sur tous les réseaux sociaux plus tôt cet hiver, assis sur une plage de Californie, il s’est dit : « Ça aurait été cool… et puis j’ai regardé les vagues, mon surf… » La joie, quoi. Peut-être que le social a fait son temps ? « Je vais avoir 40 ans, philosophe-t-il. Peut-être que je n’aurais pas eu la même approche à 30 ans. Mais là, je l’ai fait. Je l’ai assez fait. Je suis rendu là. Profiter du temps que j’ai. » Un luxe, concède-t-il. « C’est le plus beau luxe. […] Parce que quand tu es tout le temps dans le jus, tu ne vis pas tes aventures, tes expériences, à fond, comme tu le devrais. » Ce qu’aujourd’hui, il fait. « Et je me sens plus équilibré et plus sain d’esprit. »

Le JOMO qui a cheminé

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Madeleine Arcand et Maxime Morin, deux mères de famille et entrepreneures, ont publié plus tôt cet hiver À GO, on ralentit, sorte de guide pratique pour cesser de courir et se reconnecter.

Elles ont été de tous les lancements. Assisté à tous les spectacles. Jusqu’à épuisement. Parce que cette vie de fou et de paraître a un prix : la pression d’être partout, tout le temps, pleinement. « Mais vivre la vie au maximum, c’est quoi, en fin de compte ? C’est quoi, le vrai sens de la vie ? Une collection d’activités ou être présent dans sa propre vie ? » Madeleine Arcand et Maxime Morin, deux femmes, mères de famille et entrepreneures, à qui l’on doit l’Espace Rose Buddha (un studio de yoga et une collection de vêtements), ont publié plus tôt cet hiver À GO, on ralentit, sorte de guide pratique pour cesser de courir et se reconnecter, qui résonnait très fort le fait vécu, testé et approuvé. Elles vont d’ailleurs une coche plus loin que le JOMO. Pour elles, la vraie joie n’est pas tant dans le fait de rater des évènements que dans la célébration de l’instant présent. « C’est le plaisir d’être là où tu es, peu importe ce que tu choisis. Tu ne manques rien, parce que tu profites de ce que tu as. » Même si ce choix n’a rien d’excitant, socialement parlant. Parce que c’est un choix réfléchi. Personnel. Et surtout assumé. Et quand on cesse de courir pour ainsi se recentrer, on est d’autant plus énergisés, confirment-elles.

Le JOMO imposé

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« J’ai repris davantage de plaisir à lire […], j’écoute de la musique vraiment beaucoup […], je passe mes soirées dans le salon à écouter des CD, avec mes écouteurs avec fils. Sincèrement, c’est très enrichissant », dit Mathieu Dugal.

Mathieu Dugal est ce qu’on appelle un junkie des réseaux sociaux. Et le mois dernier, il a décidé de couper. Sevrage. Détox. Ou « minimalisme digital », comme il préfère le présenter, une expression attribuée au chercheur américain Cal Newport, son inspiration. Le journaliste de Radio-Canada, animateur et auteur (WIKI, GIF et LSD, publié l’automne dernier) carbure à la nouvelle, aux communications, au partage (et au niaisage !). Treize années de réseaux sociaux plus tard (sur quatre plateformes avec un total de plus de 50 000 abonnés), il a voulu tenter l’expérience « minimaliste », pour un mois, question de « reprendre le contrôle de [son] cerveau ». Parce que Facebook est souvent un automatisme, et qu’on peut perdre des heures sur Instagram, sans dénoncer les technologies (au contraire, il en vit), Mathieu Dugal a plutôt voulu poser (et tester) la question : « Qui est dans la tête du conducteur ? » Le cerveau dudit conducteur ou un algorithme savamment calculé par un tiers ? Si sa démarche est avant tout intellectuelle, reste que le JOMO s’est faufilé ici malgré lui : « J’ai repris davantage de plaisir à lire […], j’écoute de la musique vraiment beaucoup […], je passe mes soirées dans le salon à écouter des CD, avec mes écouteurs avec fils. Sincèrement, c’est très enrichissant. » Et s’il rate une nouvelle ? « Une affaire vraiment importante, on finit par le savoir », tranche-t-il. Bref, la détox fait du bien. « Je ne veux pas faire les Jeux olympiques de la vertu, mais oui, j’ai retrouvé beaucoup de sérénité. Une paix d’esprit, sans être coupé du monde. » Reste à savoir si cette paix persistera, ce mois de minimalisme maintenant terminé…

Lexique 

FOMO (pour fear of missing out) est un acronyme inventé il y a environ 10 ans pour décrire cette crainte de rater quelque chose, que ce soit une nouvelle, un évènement ou une soirée. Associés à une hyper connectivité (mais pas forcément), les gens aux prises avec le FOMO veulent être partout, tout savoir, tout voir. Bref : être à tout prix dans le coup.

À l’inverse, le JOMO (joy of missing out, acronyme inventé par le blogueur américain Anil Dash) est le fruit d’un certain épuisement lié à ce mode de vie. C’est le choix de ne plus être partout, justement, mais nulle part, ou encore chez soi. De nouveau, cela peut être associé à une détox numérique, mais pas forcément. C’est surtout un état d’esprit, voire une philosophie slow, centrée sur soi, son équilibre, son bien-être. Un retour du balancier, quoi.