Il devait avoir 9 ans. Quelque part au primaire, Fabrice Vil a réalisé qu’en camouflant son accent, il arrivait à se faire plus d’amis. À la même époque, il a aussi constaté que ses lunchs ne « fittaient » pas à la cafétéria, et opté pour du baloney, plus typique, et surtout moins exotique. Anecdotique, vous dites ? Peut-être bien que non. Parlons-en.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est un peu la proposition, ou plutôt l’invitation, que nous fait Briser le code, un documentaire présenté mercredi soir, sur les ondes de Télé-Québec, lequel dresse le portrait à la fois anecdotique, mais aussi systémique, de toutes ces « microagressions » que vivent quotidiennement les minorités au Québec. Et qui, mises bout à bout, constituent bel et bien du racisme. Qu’on aime le mot, ou non. Qu’on veuille en parler, ou pas. Mais nous y viendrons plus bas.

D’abord, quelques explications. Qu’est-ce que ce « code » ? Ce sont ces « attitudes et comportements que les personnes racisées et autochtones doivent utiliser pour se fondre dans la majorité sans déranger », résume, en pesant ses mots, Fabrice Vil, narrateur et instigateur du projet documentaire, par ailleurs entrepreneur social et chroniqueur. Pensez : changer d’accent, donc, mais aussi raidir ses cheveux, cacher son identité, voire mettre un « masque », et pourquoi pas, carrément, faire des blagues de « Blancs ». Tout cela pour s’intégrer. Sans détonner.

Vous n’y croyez pas ? Le film, réalisé par Nicolas Houde-Sauvé, nous présente le vécu de Fabrice Vil, mais aussi de Sonia Djelidi, André Ho et Alexandre Vollant, entre autres, lesquels regorgent tous de récits du genre. Sans parler des éternelles questions, soulevées par la couleur de leur peau, l’intonation de leur voix, et la résonance de leur nom. Est-ce qu’on va te marier de force ? Pourquoi tes parents ne parlent pas français ? C’est ton premier hiver ? Une fois, ça va. Tous les jours, c’est « lourd ». Pire. C’est insultant.

Dénigrant, même. Pourquoi ? « Le problème, c’est quand il y a un rapport de pouvoir qui fait que ce code normé est imposé par la majorité. Cela fait en sorte que les personnes racisées et autochtones en viennent à renier leur identité », répond Fabrice Vil.

Et non, ce n’est pas de l’hypersensibilité. Ce n’est pas exagéré. Bref, oui, c’est « grave », enchaîne-t-il. Pensez-y : « Il y a deux éléments importants. D’abord, qu’est-ce qui se vit chez une personne qui se fait constamment rappeler qu’elle n’a pas nécessairement de lien d’appartenance avec le territoire ? »

Alexandre Vollant témoigne dans le film : 

C’est assez tough de mentir sur son identité. Tu te mens à toi-même. À tout le monde. Pour t’intégrer. Tu finis par ne plus savoir tu es qui, c’est où chez vous. Tu te cherches tout le temps…

Alexandre Vollant, citation tirée du documentaire

Ensuite, poursuit Fabrice Vil, il faut savoir que tous ces « petits comportements » ont aussi des conséquences très concrètes dans la sphère politique, économique, judiciaire et culturelle. Des conséquences en matière d’inégalités, vous l’aurez compris. « Car on en vient, dans nos relations, à exclure l’autre. » Un exemple ? Fabrice Vil s’en souvient encore : habitué de Car2go, il est un jour tombé sur une Mercedes. « En moins de cinq minutes, une auto de police me suivait… » Un autre ? « À CV identique, une personne avec un nom à la Tremblay a, de mémoire, 60 % de plus de chances de se faire convoquer en entrevue. »

La question est inévitable : est-ce à dire que la société québécoise est raciste ? En fait, la question n’est pas là. Enfin, pas vraiment, répond, diplomatiquement toujours, Fabrice Vil. « Je pense que la question “est-ce que nous sommes une société raciste ?” présuppose déjà une définition incomplète de ce qu’est le racisme », avance-t-il. Parce que non, le racisme n’est pas qu’un acte « haineux », « commis de façon intentionnelle ». C’est aussi une accumulation de tous ces petits « phénomènes au quotidien », décrits plus haut, dit-il. D’où l’idée, confrontante et néanmoins constructive, de passer directement à l’action. Pensez à l’intimidation : « Elle existe au quotidien. Mais on ne se demande pas : “est-ce qu’on est une société intimidante ?” On aborde le problème », fait-il valoir.

Arrêtons de nous concentrer à savoir si, oui ou non, nous sommes racistes, et attaquons le problème !

Fabrice Vil

Certes, parler racisme est dérangeant, Fabrice Vil ne le nie pas. « Commençons par reconnaître ça, et déjà, on aura un bout de chemin de conversation. »

Car ultimement, c’est à cette conversation qu’il aspire. « En faisant ça, le racisme devient moins tabou. Cela permet de construire des relations les uns avec les autres […]. Ça nous permet de nous rapprocher les uns des autres. Moi, tous les jours, je pense au fait que je ne suis pas blanc. Il est important que les personnes blanches se demandent : qu’est-ce que ça représente, le fait d’être blanc ? »

Une question essentielle, basique, et fondamentale, si l’on veut enfin cesser de perpétuer ces inégalités. Et dont on sortira, en fin de compte, tous gagnants, faut-il le rappeler. « Parce que si les humains vivent des inégalités, on est tous perdants. […] Collectivement, on est tous perdants, parce qu’on n’arrive pas à faire émerger le meilleur de tout le monde… »

Briser le code, un documentaire signé Nicolas Houde-Sauvé, est présenté le mercredi 29 janvier, à 20 h, sur les ondes de Télé-Québec.

Pour aller plus loin, le site web de Télé-Québec propose en prime une série de capsules humoristiques et linguistiques (Briser le code – le lexique), ainsi qu’une baladoémission de six épisodes et autant de témoignages (Briser le code – le balado).