L’estime de soi des jeunes filles est en chute libre, selon deux études récentes. Stress de performance, pression des pairs exacerbée par les réseaux sociaux, stéréotypes liés au genre et distorsion des messages liés à l’image corporelle font partie des racines du problème. Comment changer les choses ?

Maude Goyer collaboration spéciale

Selon le Portrait du bien-être des jeunes du Québec, publié en octobre par la Fondation Jeunes en tête, 33 % des adolescentes ont une faible estime d’elles-mêmes, comparativement à 17 % de leurs camarades masculins. Aux États-Unis, la firme de marketing YPulse a réalisé un vaste sondage au début de l’année 2018 : les résultats démontrent qu’entre 8 et 14 ans, l’estime des filles s’affaisse de 30 %.

« Je ne suis malheureusement pas étonnée », dit la Dre Maria Sufrategui, psychologue et neuropsychologue, qui travaille depuis 30 ans auprès des préadolescentes et des adolescentes à l’Hôpital de Montréal pour enfants. « Dès l’âge de 12 ou 13 ans, les jeunes filles vont vivre une combinaison d’émotions et de changements liée au début de leur puberté et au début du secondaire. C’est souvent plus négatif chez elles que chez les garçons. » 

La Dre Sufrategui cite à titre d’exemples certaines transformations physiques.

La masse adipeuse augmente chez les filles, ce qui est tout à fait normal. Mais c’est plus difficile à accepter, le culte de la minceur étant toujours bien présent dans la représentation des corps, particulièrement sur les réseaux sociaux.

La Dre Maria Sufrategui, psychologue et neuropsychologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants

Il n’y a pas qu’au sujet de leur apparence que les jeunes filles souhaitent briller. Idéalistes, elles seraient nombreuses à vouloir se conformer et à être en quête de perfection. « L’estime de soi, c’est la valeur que je m’accorde », explique Élise Huot, coach clinique chez Tel-Jeunes et à la Ligne-Parents. « Or, si mon estime est attribuée à ma performance et à ce que les autres pensent de moi, c’est difficile de me sentir à la hauteur ! » 

Normes élevées

Pour Marianne Prairie, autrice, productrice et cofondatrice du site Je suis féministe, il est évident que les jeunes filles sont encore soumises à des standards élevés et irréalistes. « On est encore beaucoup dans le “ sois bonne, belle, performante ”, et ce, en tout temps, à tout âge, dit-elle. C’est un cercle vicieux : quand tu ne te sens pas apte, tu te refermes, et plus tu te refermes, moins tu participes, moins tu oses, moins tu te sens compétente… »

Est-il possible pour les jeunes filles de se sortir de cette boucle infernale ? Oui. À cette fin, les parents doivent éviter de se dévaloriser devant leurs enfants. C’est ce qu’estime l’autrice et illustratrice Élise Gravel, mère de deux filles, qui s’applique à valoriser le travail et l’effort plutôt que le résultat ou le succès.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Élise Gravel, autrice et illustratrice

Il faut être attentifs à nos propres insécurités, en tant que parents, et éviter de se rabaisser, surtout vis-à-vis de ce qu’on ne contrôle pas.

Élise Gravel, autrice et illustratrice, dont plusieurs titres visent à briser les préjugés et les stéréotypes liés au genre

Le modelage (ou modeling), soit la manière pour un parent d’être un modèle pour son enfant, commence par les comportements adoptés, rappelle Mme Huot. « Il y a certains stéréotypes qu’on peut véhiculer malgré nous, souligne-t-elle, comme celui voulant que les garçons soient forts et courageux et les filles, belles et gentilles. » Cela ne veut pas dire que la tâche ne revient qu’aux parents : les milieux scolaire et de garde, la famille élargie, les amis, le voisinage peuvent contribuer.

La Dre Sufrategui fait valoir qu’il est bon d’avouer ses limites et ses erreurs à ses enfants pour illustrer que tout le monde vit des moments de vulnérabilité. « Cela démontre quelles sont nos valeurs, dit-elle, qu’on valorise la différence et qu’on évite les jugements. » En même temps, c’est en nommant ses peurs, ses doutes, ses incertitudes que le parent dévoile à son enfant qu’il est tout de même possible d’avancer. 

Cela est essentiel, selon Amélie Seidah, psychologue clinicienne auprès des adolescents et des adultes. « Le jeune comprendra qu’il a la capacité de faire des choix : il peut avoir une pensée et prendre du recul par rapport à cette pensée. Ce n’est pas parce qu’elle est présente qu’elle est vraie, note-t-elle. Cette capacité à réfléchir et à se détacher donne un sentiment de contrôle qui augmente les probabilités d’aller de l’avant vers ce qui est important, malgré un inconfort ou une peur. »

Et si le parent dépiste un problème important ou une situation persistante ? Consulter un professionnel de la santé est indiqué. « On respecte les choix de notre enfant lorsqu’ils nous paraissent adéquats », dit Lise Sévigny, infirmière et coautrice de deux ouvrages sur l’estime de soi aux Éditions du CHU Sainte-Justine. « On essaie de rester ouvert au dialogue et on n’hésite pas à parler des difficultés que l’enfant rencontre à la maison, à l’école et avec les amis. »

Consultez le document Portrait du bien-être des jeunes au Québec (p.70)

Consultez le document The Confidence Code for Girls (en anglais)