En innu, mamu signifie « ensemble ». Et c’est tous ensemble, les aînés aux côtés des jeunes, que les Innus de Pessamit s’impliquent dans un nouveau projet où la transmission de la langue et du patrimoine passe par… la réalité virtuelle.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Ce projet, lancé par la Fondation Tekkie-Mamu, exploite cette technologie de pointe pour bâtir un pont entre les aînés de la communauté et la plus jeune génération, qui connaît peu ou pas du tout la langue de ses ancêtres.

Ainsi, des aînés sont invités à raconter — entièrement en innu — un souvenir ou une tradition dans un lieu qui leur est significatif. Ces récits sont ensuite reconstitués, sur les lieux d’origine, à l’aide de caméras à 360 degrés. La trame audio s’ajoute finalement aux images pour permettre à ceux qui coiffent le casque une immersion à la première personne du singulier.

Amalia Nanu, étudiante à la maîtrise en technologie éducative qui a beaucoup travaillé comme intervenante en toxicomanie, et son conjoint Steve Desbiens, programmeur, sont à l’origine de cette initiative. Elle est d’origine roumaine, lui est un Métis né à Pessamit. Ensemble, ils ont une petite fille de 2 ans à qui ils souhaitent transmettre l’héritage innu.

PHOTO FOURNIE PAR LA FONDATION TEKKIE-MAMU

Madeleine Saint-Onge, une aînée de Pessamit, est déjà engagée auprès des jeunes de la communauté, à qui elle tente de transmettre certaines traditions. 

Le patrimoine est quelque chose de très important pour nous et il y avait longtemps que nous voulions faire quelque chose dans la communauté.

Amalia Nanu

L’idée est vite apparue d’articuler leur projet autour de la réalité virtuelle, « plus immersive que la photo ou la vidéo ».

Or, la transmission du patrimoine et de la culture passe d’abord et avant tout par la connaissance de la langue. Et la langue innue, comme plusieurs langues autochtones, est en péril. Les jeunes la parlent de moins en moins ; les générations finissent par ne plus se comprendre, faute d’utiliser les mêmes mots. « Il y a des mots qui vont de pair avec le nomadisme et qui sont en train de disparaître avec l’arrivée de la sédentarité », note Amalia Nanu.

En cette Année internationale des langues autochtones, l’UNESCO tirait d’ailleurs la sonnette d’alarme en début d’année : toutes les deux semaines, une langue autochtone disparaît.

Comprendre et apprendre

Le grand défi est d’intéresser les jeunes à ces langues qui parlent de réalités du passé ou de traditions en voie d’extinction. « Sur papier ou sur les bancs d’école, c’est difficile d’apprendre l’innu ou de s’intéresser à ce que ses grands-parents faisaient en forêt. Mais là, on arrive avec une technologie de pointe qui est la réalité virtuelle. On leur met un casque et les jeunes se retrouvent dans un environnement immersif où l’aîné parle. Ils sont sur la rivière, ils font du portage… »

Les jeunes veulent apprendre leur langue, ils ont envie de comprendre ce qui se passe autour d’eux. En apprenant la langue, leur sentiment d’appartenance est renforcé. C’est prouvé qu’il peut être bénéfique pour la réussite scolaire ainsi que la diminution du taux de criminalité et de consommation.

Amalia Nanu

« Ils sont fiers de parler leur langue et ils le disent. Ils savent que c’est une richesse d’être autochtone, de pouvoir assister à des traditions d’une richesse spirituelle incroyable. Ils ont accès à d’autres modèles en se rapprochant de leurs grands-parents. Les aînés, de leur côté, se sentent écoutés. Ils ont l’impression de contribuer à leur communauté », dit l’initiatrice du projet.

Les récits enregistrés jusqu’ici sont tantôt drôles, tantôt touchants. Un exemple : un aîné qui raconte comment il devait faire le portage entre Baie-Comeau et Pessamit avant l’arrivée de la route 138.

Extrait du projet de la Fondation Tekkie-Mamu

« En tout, c’est 20 histoires de 15 à 20 minutes chacune que nous comptons filmer », dit Amalia Nanu. « La captation va commencer dès qu’il y aura assez de neige. Et tout ce matériel va rester à Pessamit. Ça arrive souvent, apparemment, que des gens viennent enregistrer les histoires de la communauté et repartent avec elles… » L’objectif est que le matériel soit prêt pour mai 2020, pour être offert dans les écoles primaires et secondaires à l’automne.

Autre bénéfice pour les gens de Pessamit : pour l’épauler dans le travail de captation vidéo, Steve Desbiens compte former des jeunes en prise de vue 360 degrés, en conception 3D, en montage. 

C’est difficile pour les jeunes d’avoir accès à ce genre de formation sans quitter leur communauté. On amène les compétences du XXIe siècle chez eux.

Amalia Nanu

Ce qui ne gâche rien, c’est que des études récentes tendent à démontrer que la réalité virtuelle apporte une stimulation cognitive qui améliore la mémoire, dit la cofondatrice de la Fondation Tekkie-Mamu. Un autre avantage collatéral pour les aînés qui seront invités à enfiler les casques de réalité virtuelle.

Le projet, unique en Amérique du Nord, tient tellement à cœur à Amalia Nanu et Steve Desbiens qu’ils ont payé de leur poche l’achat de beaucoup de matériel. Ils cherchent désormais à obtenir de l’aide par le truchement de subventions. Ils travaillent aussi en parallèle sur un projet pour préserver le patrimoine des aînés montréalais en situation d’abandon.