Regard sur le lien profond qui unit les humains et leurs animaux de compagnie à travers l’épreuve du deuil.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Le photoreporter Ross Taylor, qui enseigne aussi le journalisme à l’Université du Colorado à Boulder, a fait des reportages très durs en Afghanistan et en Irak, mais depuis deux ans, ce qui lui attire le plus d’attention est sa série intitulée « Last moments » (« Derniers moments »), où l’on voit des gens faire leurs adieux à leurs chiens, qu’ils ont choisi de faire euthanasier à la maison.

PHOTO FOURNIE PAR ROSS TAYLOR

« Je t’aime depuis si longtemps », dit Juliet Rubio, alors qu’elle se couche auprès de son chien Dingo. « J’hais ça, j’hais ça », répète-t-elle encore et encore avant l’injection finale. « Il m’a donné tellement de réconfort. » Quand il mourra, elle pleurera et répétera : « Je t’aime, je t’aime. Bientôt, tu seras libre. » Photo prise par Ross Taylor le 2 août 2017, à St-Petersburg, en Floride.

Je suis tombée par hasard sur un article du magazine Insider qui montrait ces photos. J’ai tellement pleuré que j’ai failli noyer le clavier de mon ordinateur. Peut-être étais-je trop sensible, ayant dû faire euthanasier mon propre chien, Franz, un adorable et ridicule yorkshire de 12 ans, trois mois avant ? Mais la réaction de tous ceux à qui j’ai montré ces photos était à peu près la même que la mienne. Certains ont même refusé de les regarder. Ainsi, j’ai compris que Ross Taylor avait posé son regard sur un moment qu’on ne voit jamais, et qui en dit long sur le lien profond que les humains peuvent avoir avec leurs animaux de compagnie. Un lien dont on est parfois gêné d’avouer l’importance, comme s’il révélait un manque de sensibilité envers l’humanité souffrante.

On pourrait penser que Ross Taylor est cynique face à la vive réaction que son photoreportage a suscitée, comparativement à son travail en zones de guerre. C’est tout le contraire et cela l’a transformé. « C’est difficile pour les gens qui n’ont pas d’animaux de comprendre la douleur qui vient avec la perte d’un animal, me dit-il en entrevue au téléphone. Mais quand vous voyez l’intensité du lien, c’est incroyable à quel point, très rapidement, vous voyez combien la douleur est réelle. Et je crois qu’elle ne devrait pas être minimisée. Ce sont beaucoup plus que des animaux pour les gens. »

Depuis deux ans, Ross Taylor reçoit des centaines de courriels de partout dans le monde de personnes qui, après avoir vu son travail, partagent les photos de leurs chiens ou leurs chats décédés, leur peine de les avoir perdus. C’est dire à quel point ces photos font mouche. 

PHOTO TIRÉE DE YOUTUBE

Ross Taylor

Je n’arrivais pas à croire combien ça touche les gens. Des tonnes de gens qui m’écrivent leurs histoires qui fendent le cœur. Ils veulent être entendus dans leur douleur. C’est très émouvant.

Ross Taylor, photoreporter

Pour réaliser ce reportage, le photographe a contacté des organismes qui offrent l’euthanasie à la maison, a expliqué son projet, a gagné la confiance des vétérinaires et des gens, s’est fait tout petit avec son appareil lors de ce moment qu’on ne veut habituellement pas immortaliser en photos. Le résultat est saisissant, car ce n’est pas seulement la tristesse de voir la fin d’un chien qui nous empoigne, mais aussi la détresse dans les yeux des humains qui les perdent. C’est donc de ça qu’on a l’air, chez le vétérinaire, quand l’injection fatale arrive ? Pourquoi avons-nous si mal ?

Ross Taylor, qui donne des conférences sur l’importance de l’empathie, estime que nous devrions faire plus attention à ce genre de souffrance. « Je pense que la vie est difficile pour plusieurs d’entre nous. Perdre un animal est une expérience très douloureuse et l’entourage n’est pas toujours sensible à cela. Aujourd’hui, j’apprécie mieux ce lien entre les êtres humains et les animaux, d’une façon que je n’aurais jamais imaginée avant de faire ce projet. Cela a changé mes interactions avec les gens. Je pense qu’on veut tous se sentir moins seuls. »

Les mystères de l’empathie

Il n’y a pas plus naïf que quelqu’un qui adopte un chien pour la première fois. On sait pourtant que son espérance de vie dépasse rarement les 15 ans, mais on ne comprend pas, avec notre déni habituel de la mort, qu’on se soumet à un deuil inévitable dans un temps rapproché, car on ne sait pas combien ça passe vite, 15 ans. Surtout, on ne devine pas l’intensité de l’attachement qui va se développer à notre insu. 

En ce sens, le chien est un être qui nous rappelle cruellement la fugacité de la vie. Mais la beauté de l’amour inconditionnel aussi. Le prix à payer pour autant de bonheur vaut son pesant de larmes.

Les chiens nous aident peut-être à comprendre la mort, ils nous font peut-être apprivoiser le deuil. « Souvent, me dit la psychiatre et auteure Marie-Ève Cotton, c’est la première expérience de deuil dans la vie d’une personne. » Ce fut le cas pour elle-même, avec la mort de Bob, son cocker. « C’est arrivé pendant que j’étais en vacances, ce qui est une chance, car je sais que je n’aurais jamais pu travailler dans les jours qui ont suivi, alors que j’ai souvent travaillé quand j’étais très malade ! »

Il y a des entreprises qui songent à offrir une journée de congé à leurs employés qui ont perdu un animal de compagnie, car on commence à peine à s’intéresser à ce genre de deuil. Dans une société obsédée par la productivité où l’on vous accorde quelques jours pour la mort de votre mère, pourquoi s’intéresserait-on au deuil d’un animal ?

« On n’a jamais nommé, publiquement, l’ampleur de cet attachement-là, note Marie-Ève Cotton. C’est démontré dans des études que cette ampleur peut être comme celle d’un membre de la famille. Le chien est un animal qui nous fait sécréter de l’ocytocine, de la même façon qu’elle agit quand nous avons des enfants. On ne reconnaît pas cette souffrance-là, et l’absence de reconnaissance fait partie des difficultés de faire son deuil. »

Ross Taylor a compris ça aussi, avec son reportage. « Les gens ont besoin d’une validation des émotions qu’ils ressentent. »

« Quand on perd un proche, la réaction naturelle des gens autour est l’empathie, la patience, le réconfort », explique Marie-Ève Cotton.

Mais quand on perd un animal, on ne se confie pas à n’importe qui, parce qu’il y a des gens qui vont trouver ça ridicule. On va moins chercher le réconfort des autres. On n’ose pas le dire au travail. Il n’y a pas de rituel.

Marie-Ève Cotton, psychiatre

Mais les réseaux sociaux sont peut-être en train d’offrir un salon funéraire temporaire pour les endeuillés des animaux. Quelque chose s’exprime, qui ne dure que le temps d’une publication, mais c’est mieux que rien du tout. À la mort de chacun de mes deux chiens, Sissi et Franz (oui, c’est une référence aux films de Romy Schneider), je leur ai écrit un petit hommage sur FB. Pas le choix, puisque j’y ai publié bien plus de photos de mes chiens que de ma face. C’est fou la déferlante que ça suscite. Tous ceux qui ont dû un jour euthanasier un chien aimé rappliquent, avec des mots de réconfort, et parfois même l’histoire de leur propre perte d’un animal qui n’avait pas encore été entendue.

Un ami m’a dit qu’il avait enfin compris ce deuil en lisant les commentaires sous ma pierre tombale virtuelle. « C’est vrai que sur Facebook, il y a comme une petite communauté de pet lovers qui fait du bien, dit Marie-Ève Cotton en riant. Ça devient un espace social où on voit l’importance qu’ils ont dans nos vies. Je sens un espace qui normalise un peu plus la peine qu’on a quand ils partent. »

Le dernier repas de Rosie

Lise Villeneuve et Alexandre Lahaie ont récemment choisi l’euthanasie à la maison pour leur chienne Rosie, atteinte d’un cancer des os fulgurant. Un moment déchirant, mais qu’ils ont trouvé beau, et qu’ils ont vécu avec leur fille Macha, 12 ans. Ils ne voulaient pas la faire souffrir davantage en la déplaçant chez le vétérinaire. Rosie a eu droit à un dernier repas de steak, et ils ont partagé ce moment sur Facebook. « Je trouvais important de dire que cela s’était passé à domicile, explique Lise Villeneuve. Beaucoup de gens m’en ont parlé parce que beaucoup ne sont pas au courant que ça peut se faire. »

Ils ont dû préparer leur fille, pour qui Rosie avait été son premier chien. « Je lui disais : “Il faut que tu sois consciente que Rosie va mourir et qu’ils vont partir avec elle.” Je voulais qu’elle visualise, qu’elle n’ait pas une image négative. C’était terrible d’accepter son départ, mais en même temps, elle voyait qu’elle souffrait. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRE LAHAIE

Lise Villeneuve, sa fille Macha et Rosie, lors de son dernier repas

Le moment est bien tombé, en pleine relâche scolaire. « Rosie, qui dormait habituellement dans ma chambre, ne pouvait plus monter à l’étage, on a donc installé un matelas d’invité au salon, explique Lise, la gorge encore nouée. On a dormi avec elle, Alexandre a travaillé de la maison, Macha lui a écrit une lettre. Nous avons vécu un 48 heures d’amour et de grande sérénité. C’était simple et doux, à son image. On a beaucoup pleuré, mais nous étions entre nous, il n’y avait pas de gêne. »

« Ça a facilité le deuil, croit Alexandre. Elle était dans nos odeurs, dans sa maison, quand c’est arrivé. C’était un très beau moment. »

Ils ont fait affaire avec la clinique vétérinaire À mon chat, À mon chien de Boucherville et ont été touchés par la compassion et la discrétion de la vétérinaire et de la technicienne qui sont venus à la maison. « Ils répondent à toutes nos questions, ils comprennent qu’on braille notre vie », explique Alexandre.

La vétérinaire Émilie Piché-Rondeau de cette clinique me dit que l’euthanasie à la maison, qui demande un coût supplémentaire de déplacement d’environ 75 $, n’est pas si courante qu’on le pense. « Nous en faisons environ une par semaine. » Depuis 13 ans qu’elle pratique, elle a vu tous les types de deuils. « Ça va dans tous les registres. Toutes les réactions sont possibles. Parfois, on sent que des gens ont beaucoup de peine et gardent tout à l’intérieur tandis que d’autres pleurent partout dans la clinique. Pour certains, c’est la colère, entre autres envers nous — ce n’est pas voulu, mais ça peut nous blesser. »

En ce qui me concerne, le plus difficile, c’est quand ce sont de jeunes adultes qui ont leurs animaux depuis l’enfance. La peine des enfants de perdre leur premier animal, qui les a accompagnés dans toutes les étapes de leur vie. On ne s’habitue pas à ce genre de peine.

Émilie Piché-Rondeau, vétérinaire

« Il y a des gens qui jugent l’amour qu’on peut avoir pour un animal, mais ce qu’ils ne réalisent pas, c’est aussi le sens des responsabilités qui vient avec, croit Lise Villeneuve. Ça devient comme un enfant. Ce n’est pas la même portée émotive, mais c’est la même responsabilité. Ça prend une place dans ta tête et dans ton cœur qui est proche de celle d’un enfant, car tu ne peux pas le laisser à lui-même. C’est là où ça rejoint le deuil d’un membre de la famille. Mais j’ai senti énormément de compassion, je pense que les gens sont plus conscients qu’avant de ce que cela peut représenter. »

Un lien avec la vie

Si l’on n’a pas connu de lien profond avec un animal, on peut être tenté de croire que ce deuil est amplifié chez les personnes seules, les vieillards, les gens sans enfant. Rien n’est moins vrai, selon Marie-Ève Cotton. « Cela n’a pas de rapport avec l’âge, le genre ou la solitude, mais avec le niveau d’attachement que nous avons avec l’animal. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Marie-Ève Cotton, psychiatre

Le deuil est à la hauteur de la place qu’avait l’animal dans notre vie. Nous sommes des êtres d’attachement, alors si le chien est important, le deuil est important.

Marie-Ève Cotton, psychiatre

Dans sa propre pratique, la psychiatre peut mesurer cela tous les jours. « Ça m’a toujours impressionnée. Je suis de garde à l’urgence depuis 17 ans. Dans l’évaluation de risques suicidaires chez des personnes en crise, nous demandons quelles sont les choses qui les retiennent de passer à l’acte. Le nombre de fois qu’on m’a répondu “mon chien” ou “mon chat”… C’est dire l’importance de ce lien. Ça attache les gens à la vie. »

De plus, le chien a cette faculté de venir nous chercher comme aucun autre être vivant. Marie-Ève Cotton me raconte en riant l’histoire d’un ami, un gars qui a toujours eu de la difficulté avec l’engagement dans ses relations amoureuses, et qui n’a jamais désiré avoir un animal, complètement dévasté après la mort du chien de sa copine, un chien qui pourtant lui tombait sur les nerfs et qu’il trouvait lamentable. « Pendant cinq ans, il ne s’était pas méfié du chien. Les animaux déjouent nos mécanismes de défense, on n’a pas d’orgueil avec eux, on ne craint pas qu’ils nous abandonnent non plus. »

Je ne sais plus quel auteur a déjà écrit : « Le chien est le seul être qui nous aime plus qu’il ne s’aime. » Et c’est bien cela qui m’a arraché le cœur quand j’ai dû faire euthanasier mon Franz. Malgré la souffrance dans son regard transperçait son amour, et surtout cette confiance absolue, alors que je venais de donner le O.K. pour l’injection. Je l’ai regardé dans les yeux jusqu’à la fin, en tenant sa petite tête, pour qu’il parte sans avoir peur. C’est plutôt moi qui faisais peur à voir quand je suis sortie ravagée de chez le vétérinaire, les yeux rouges et gonflés, en me jurant qu’on ne m’y reprendrait plus jamais à me faire du mal comme ça. Dans ces moments-là, nous sommes tous un peu comme Pierre avec Cléo dans La Guerre des tuques. « J’en veux plus jamais de gros chien épais comme lui. »

Un classique que connaît bien la vétérinaire Émilie Piché-Rondeau. « Le nombre de fois que j’ai entendu ça et que, quelques mois après, je les vois avec un nouveau chiot ! »

J’avoue qu’on ne se dompte pas. Me voilà aujourd’hui avec un shih tzu. Parce que la vie est trop plate sans les chiens, même s’ils nous briseront tous le cœur d’ici 15 ans, gros max.