Des gens ayant vécu différents deuils nous expliquent comment ils ont réussi à transformer un évènement tragique en un rituel joyeux.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Le 9 novembre sera toujours une date spéciale pour Justine Landreville. Elle restera associée à sa mère, qui a rendu son dernier soupir le 9 novembre 2018, terrassée par un cancer des poumons. Elle a demandé l’aide médicale à mourir. Marielle Lévesque aura eu le bonheur de connaître sa deuxième petite-fille. Justine lui a donné naissance à peine sept semaines avant la mort de sa mère.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND

Justine Landreville

Un an plus tard, c’était tout naturel, pour les familles Landreville et Lévesque, de prendre un moment d’arrêt dans le tourbillon de la vie pour souligner la fin de cette première année sans Marielle.

Il faisait beau, le soleil brillait. La petite famille de Justine, ainsi que son père, son frère, des tantes, un oncle et une amie ont marché jusqu’au bois où les cendres de Marielle sont dispersées. « On a pris un petit moment pour se recueillir, se parler, lui parler, raconte Justine. Ça a fait remonter les émotions, mais ça fait tellement du bien d’être entourée quand on vit ça. »

PHOTO FOURNIE PAR JUSTINE LANDREVILLE

La famille de Justine Landreville a marché dans le bois où les cendres de Marielle Lévesque, la mère de Justine, ont été dispersées pour souligner son départ.

La mémoire affective se ravive facilement quand on revisite les évènements, note la Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. « Mais raviver des émotions, ça peut aussi faire du bien, dit-elle. J’ai vu, dans mon bureau, des gens qui avaient perdu des êtres proches et je peux vous dire que, malgré la tristesse, il y a quelque chose de significatif dans le rituel de [souligner] l’anniversaire. »

Quand on souffre, ça fait en général beaucoup de bien de sentir que d’autres personnes se souviennent avec nous.

La Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Après le pèlerinage en forêt, les Landreville-Lévesque sont revenus chez le père de Justine, où ils ont levé leur verre en l’honneur de Marielle, partagé un bon repas, regardé des photos, raconté des souvenirs. « C’est sûr qu’elle n’aurait pas voulu qu’on reste chacun chez soi à pleurer dans le noir ; c’était vraiment une journée à son image », dit Justine, qui souligne que la famille a exprimé le souhait d’en faire une tradition.

Une tradition depuis 17 ans

Anne-Josée Beaudoin, sa sœur Isabelle et leur mère Hélène se sont dit la même chose après avoir mangé ensemble, le 14 juillet 2003, un an jour pour jour après la mort de la mère d’Hélène. Pourquoi ne pas le refaire l’an prochain ?

« Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde », confie Hélène, ravie que ses filles (déjà adultes à l’époque) expriment le désir de passer un moment privilégié avec elle.

C’est ainsi que, depuis 17 ans, les trois femmes soulignent chaque année la mort de leur mère et grand-mère. Leur « journée chouchou », comme elles l’appellent, a toujours un lien avec la vie ou les goûts de leur grand-mère : magasinage de chaussures au centre-ville, cours de cuisine, journée de jeux de société (comme chez grand-maman)… Le trio a même fait des voyages à Boston, Paris et en Pologne pour souligner les 5, 10 et 15 ans.

« On a toujours une pensée pour elle : c’est elle qui nous réunit, c’est elle, le prétexte », dit Anne-Josée Beaudoin, qui souligne à quel point sa grand-mère était une femme aimante.

PHOTO FOURNIE PAR ANNE-JOSÉE BEAUDOIN

Anne-Josée Beaudoin

Ça crée quelque chose de très précieux entre ma mère, ma sœur et moi.

Anne-Josée Beaudoin

Suzanne Tremblay, pour sa part, a une façon unique de composer avec l’anniversaire de la mort de son mari : ses deux filles, des membres de la famille et elle-même vont faire un don de sang, tous ensemble, après avoir partagé un repas au restaurant. Son mari avait eu besoin de transfusions sanguines dans son combat contre le cancer. « C’est une bonne façon de se souvenir de lui et en même temps d’aider des gens », explique Mme Tremblay, qui marque la mort de sa mère et de son frère de la même façon.

Une belle occasion

Il n’y a pas de façon unique de composer avec les moments anniversaires, note la Dre Christine Grou. « Il faut toujours se demander : qu’est-ce qui me fait du bien ? » Ça peut être tout simple, en prenant quelques minutes pour penser à la personne disparue, lui parler, même, ou parler d’elle avec un proche, note Mélanie Vachon, professeur de psychologie à l’UQAM.

PHOTO FOURNIE PAR SUZANNE TREMBLAY

Pour souligner l’anniversaire de la mort de son mari, Suzanne Tremblay
et des membres de sa famille donnent de leur sang.

C’est une belle occasion, estime Mélanie Vachon, de s’exposer à la mort de manière plus humanisée, dans cette société où la mort demeure très taboue. « On peut reprendre contact, par exemple, avec tout l’amour qu’on a eu pour la personne décédée, avec le fait qu’elle nous manque profondément, avec tout ce que cette personne nous a apporté… »

« On renonce à une présence réelle, à une proximité physique, mais on peut évoquer la présence », souligne l’anthropologue Luce Des Aulniers, qui y voit une façon de garder l’autre symboliquement vivant. « De se retirer du courant de nos jours et de s’astreindre à ça… Ça apporte beaucoup de paix tranquille pour les gens. »