La semaine prochaine, 30 ans se seront écoulés depuis la tuerie de Polytechnique. Il y aura des commémorations, comme chaque année. Pourquoi souligner les anniversaires de telles tragédies ? Peut-on, malgré la tristesse, en faire des journées lumineuses ?

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Le matin du 6 décembre, comme le veut la tradition, des membres de l’administration et des étudiants de Polytechnique se réuniront à l’extérieur du bâtiment. Ils se recueilleront devant la plaque commémorative de granite noir érigée en l’honneur des 14 victimes de Marc Lépine qui ont perdu la vie en cette fin d’après-midi tragique du 6 décembre 1989. Ils déposeront des gerbes de roses blanches, puis observeront une minute de silence.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Une plaque commémorative de granite noir rend hommage aux 14 victimes de la tuerie de Polytechnique.

Luce Des Aulniers prévoit être présente à la cérémonie de Polytechnique. Elle s’y rend souvent, tous les deux ou trois ans, peut-être. Elle observera ce qui s’y passe, discrètement.

Si cette dernière assiste régulièrement à ce type d’évènement, c’est pour faire avancer la connaissance. Professeure émérite en anthropologie à l’UQAM, Luce Des Aulniers a consacré 40 ans de recherche à repérer les indices des rapports que les humains entretiennent avec la mort. Et parmi ces rapports, on trouve les commémorations, fréquentes dans notre société, constate la professeure.

Les raisons des commémorations

Que ce soit les tueries, les guerres, les catastrophes naturelles ou les accidents majeurs, la société a tendance à souligner les anniversaires de ces tragédies provoquant la mort. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons, note Luce Des Aulniers. D’abord, dit-elle, dans une société qui prône une conception linéaire du temps (et non cyclique), les commémorations à date fixe offrent un repère dans le temps. « Ça nous stabilise, ça nous rassure », résume-t-elle.

C’est également une occasion, pour le pouvoir en place (civil ou religieux), d’essayer de sécuriser la population… et, par le fait même, d’affermir son autorité. Pensons à la présence de politiciens dans ces cérémonies – présence qui atteste d’ailleurs de l’importance de l’évènement, note Luce Des Aulniers.

Les commémorations servent aussi à garder le souvenir vivant. « C’est d’ailleurs ce qui va faire le caractère solennel, lent, le rythme un peu scandé des commémorations », explique Luce Des Aulniers. Cette mise en scène contribue à faire perdurer le souvenir dans l’imaginaire collectif.

On veut se rappeler les faits, d’abord, et aussi les traits et les valeurs des victimes (joie, courage, paix, etc.), valeurs souvent opposées à celles qui ont contribué à leur mort. Enfin, les commémorations mettent en évidence ce qu’on peut retenir de ces valeurs pour continuer d’exister comme groupe, constate la professeure.

Présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, la Dre Christine Grou souligne l’importance de se souvenir des nombreuses victimes – directes et collatérales – d’un drame comme celui de Polytechnique.

Le fait de le souligner, ça permet de s’assurer qu’on n’oublie pas, parce que la personne qui a perdu un proche, elle, ne l’oublie jamais.

La Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

« Ça permet de lui faire sentir que la société ne l’oublie pas non plus », dit la Dre Grou.

« Le fait de se remémorer collectivement, mais aussi de se permettre de vivre ces émotions-la de manière collective, c’est aussi une façon de dire : en tant que collectivité, on s’en souvient et on le dénonce, et on ne veut pas que ça arrive de nouveau », dit Mélanie Vachon, professeure de psychologie à l’UQAM, qui s’intéresse aux attitudes envers la mort.

Un chagrin créateur

Selon Luce Des Aulniers, les commémorations devraient avoir une ultime fonction : transposer le chagrin en action, en projet.

Quand un être cher est mort, on est toujours dans le manque. Ce qui bouge, ce qui pivote, c’est qu’on peut sortir de l’accablement et de la tristesse pour créer quelque chose, en utilisant la force du manque.

Luce Des Aulniers, professeure émérite en anthropologie

Polytechnique en est un exemple. La tuerie a d’abord mis à l’ordre du jour la question du contrôle des armes à feu au Canada. Par ailleurs, 25 ans après la tragédie, Polytechnique a mis sur pied l’Ordre de la rose blanche, une bourse pancanadienne de 30 000 $ offerte à une diplômée en ingénierie qui s’inscrit dans un cycle supérieur. 

« En remettant cette bourse, c’est comme si on permettait à d’autres jeunes femmes de poursuivre le chemin qui a été interrompu pour les victimes, qui avaient un avenir exceptionnel devant elles », explique Chantal Cantin, directrice du service des communications et des relations publiques de Polytechnique.

Le drame de Polytechnique pousse aussi à la création. Pensons à la cérémonie des faisceaux lumineux, sur le mont Royal, qui se tient le 6 décembre au soir depuis cinq ans. Ces jours-ci se tiennent aussi des activités artistiques en lien avec les 30 ans de la tuerie dans un centre d’art du Plateau Mont-Royal.

« Il y a un contre-balancement à faire à cette explosion de n’importe quoi, conclut Luce Des Aulniers, qui évoque la folie, le délire et la férocité de l’attentat de Polytechnique. Ce à quoi peuvent servir les commémorations, c’est à fouetter ce vouloir-vivre de façon un peu plus juste. »