C’est le plus grand magasin de la planète. Il a chamboulé non seulement le commerce en ligne, mais le commerce tout court. Et nul ne sait où il va s’arrêter. En ce Vendredi fou, pendant que vous y faites vos emplettes, sort en salle un documentaire-choc sur cet « ogre Amazon », une multinationale tentaculaire aux ramifications méconnues. D’où la question : faut-il s’en méfier ? La réponse, en vrac et en six temps.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Alexandre Sheldon, recherchiste et assistant-réalisateur du documentaire Le monde selon Amazon

Des chiffres vertigineux

Amazon, c’est 150 colis expédiés chaque seconde, 300 millions de clients dans le monde, 250 entrepôts répartis sur 5 continents. Son fondateur est aujourd’hui l’un des hommes les plus riches de la planète, avec une fortune dépassant les 100 milliards de dollars. C’est si gros, si vertigineux qu’« on a de la misère à s’imaginer ce à quoi ça peut ressembler ! », résume Alexandre Sheldon, recherchiste et assistant-réalisateur du Monde selon Amazon, une coproduction franco-québécoise, avec Richard Desjardins à la narration, qui sort aujourd’hui en salle au Québec. Ce documentaire d’auteur n’a d’ailleurs pas peur des mots, comparant Amazon tantôt à un « ogre », tantôt à une « force invisible », un « empire », bref, « un monopole ».

Explosion de sans-abri à Seattle

Tout a commencé dans cette petite ville de 700 000 habitants de la côte Ouest, il y a 25 ans. Dans le garage d’un bungalow anonyme, Jeff Bezos, ex-financier de Wall Street, et deux amis programmeurs planchent sur une plateforme de librairie en ligne. À l’époque, ils emballent et envoient eux-mêmes et à la main une vingtaine d’ouvrages par jour. Aujourd’hui, plus de 14 millions de livres sont expédiés quotidiennement. Sans parler des vêtements, électros, jeux vidéo et autres produits en tous genres. Seattle (une ville de la taille de Québec) accueille désormais les employés les mieux payés de la planète. Résultat : on assiste ici à une « crise » immobilière sans précédent. Alexandre Sheldon connaît les chiffres sur le bout de ses doigts : « Un enfant sur 14 est sans abri, dit-il, 30 % des sans-abri ont un emploi, et 30 % des sans-abri ont fait des études universitaires. » La ville se classe même dans le top 3 des métropoles où l’on retrouve le plus de sans-abri en Amérique, derrière New York et Los Angeles. « Ça donne une idée de l’ampleur de la crise… »

PHOTO TIRÉE DU FILM, FOURNIE PAR LES PRODUCTIONS DU RAPIDE-BLANC

Un graffiti de Jeff Bezos (tenant un masque de Kurt Cobain), fondateur, principal actionnaire et président-directeur général d’Amazon

Le tiers du cloud mondial

C’est l’une des activités les moins connues d’Amazon, et pourtant la plus lucrative : 30 % du cloud mondial appartient à Amazon (Amazon Web Services). « C’est la division la plus profitable d’Amazon », confirme l’assistant-réalisateur québécois. Netflix, Airbnb, Waze, Expedia et la plupart des applications de vos téléphones intelligents transitent par des serveurs qui appartiennent à Amazon. Même le New York Times et, bien évidemment, le Washington Post, ce dernier ayant été racheté récemment par la multinationale. « Le tiers des informations disponibles sont hébergées chez des serveurs appartenant à Amazon », révèle le documentaire.

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Amazon investit des milliards de dollars pour conquérir l’Inde, qui connaît la plus grande croissance économique du monde.

À la conquête de l’Inde

C’est « le dernier champ de bataille » d’Amazon. Des milliards de dollars (oui, des milliards) sont investis ici à perte, apprend-on dans le film, pour conquérir ce pays qui connaît, on le sait, la plus grande croissance économique du monde. L’idée : monopoliser ce nouveau marché, en « vendant à perte, pour battre la compétition, résume Alexandre Sheldon. Et ils peuvent assumer des pertes pendant des années ». Ces ventes à perte représentent, faut-il le rappeler, toute la stratégie d’Amazon depuis ses débuts. Une stratégie qui porte des fruits : même en affichant des pertes, l’action de l’entreprise n’a cessé de grimper.

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On estime que 85 000 petites entreprises ont disparu en 10 ans. Amazon ne serait pas la seule, mais la « principale » cause de ces pertes, signale le documentaire.

Un emploi créé, deux emplois de perdus

Pour chaque emploi créé par Amazon, que ce soit dans un entrepôt en Amérique, en Europe ou en Asie, deux autres sont perdus. On estime qu’en tout, 85 000 petites entreprises ont disparu en 10 ans, 35 000 petites et moyennes usines. Amazon ne serait pas la seule, mais la « principale » cause de ces pertes, signale le documentaire. Et quand des emplois sont créés, encore faut-il s’interroger : « Quels emplois, et de quelle qualité ? s’interroge à son tour le recherchiste. Ce sont des emplois au bas de l’échelle, dans des conditions déshumanisantes, avec un rythme de travail imposé par des promesses de livraison rapide. »

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Le monde selon Amazon ne donne pas la parole à un seul défenseur d’Amazon, les dirigeants ayant refusé toute demande d’entrevue.

Et après ?

Tout cela étant dit, il faut le reconnaître, Amazon demeure une plateforme « incroyablement bien faite. Il y a du génie humain », concède Alexandre Sheldon, précisant parler en son nom propre, et non celui du film. Un film qui, soit dit en passant, ne donne pas la parole à un seul défenseur d’Amazon, les dirigeants ayant refusé toute demande d’entrevue. N’empêche. Impossible de rester ici indifférent. Car si Amazon fait déjà partie de nos vies, sa présence et son emprise soulèvent à court, moyen et long terme une foule d’enjeux économiques, mais aussi (surtout ?) collectifs. En résumé : « Est-ce qu’on est juste des consommateurs, à la recherche du meilleur deal ? Ou est-ce qu’on est aussi des citoyens, qui cherchent un certain tissu social, un milieu, des rencontres ? » À voir. Et à méditer.

Le monde selon Amazon, réalisé par Adrien Pinon et Thomas Lafarge, produit par Little Big Story et Les Productions du Rapide-Blanc, sort en salle vendredi à Montréal et à Québec, puis prochainement à Sherbrooke et à Trois-Rivières.

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