Ils enseignent à lire à nos enfants. À écrire. À réfléchir. D’où l’épineuse question : l’apprentissage de cette réflexion, cet art de se faire une opinion, est-il compatible avec la sacro-sainte réserve qu’on attend des enseignants ? Une pièce de théâtre soulève la question. Une table ronde y répond. Et la réponse est non.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Jeudi soir, aux Écuries. La pièce Faire la leçon, écrite par Rébecca Déraspe et mise en scène (et en mouvement) par Annie Ranger, du Théâtre I.N.K., dresse un portrait mi-réaliste, mi-cynique (et humoristique, parce qu’on rit beaucoup, malgré tout) du métier d’enseignant, tel qu’il est devenu aujourd’hui : conditions précaires, descriptions de tâches castratrices, rectitude obligée et imposée, tout y passe.

Quatre personnages aux profils radicalement différents (la prof modèle et surtout indigeste, l’anxieuse névrosée, le stressé maladroit et le petit nouveau dépaysé) se retrouvent dans une salle de profs aménagée avec les moyens du bord, décompressant entre les fils de la photocopieuse et du bien-aimé ventilateur.

On est ici dans un monde où boire dans une tasse jetable est un crime impardonnable, où une observation sur l’origine culturelle des élèves risque de mener à l’expulsion, et où il faut demander son consentement à une grenouille avant de songer à la disséquer. Tout cela pour les élèves, qu’ils soient masculins, féminins, non binaires ou non genrés. C’est caricatural et métaphorique, certes, mais l’est-ce tant que ça ?

« Un professeur, ça a pas de sentiments […] pogné dans son devoir de réserve ! », lancera le petit nouveau, effectivement pogné, oscillant sans cesse entre rébellion et soumission.

PHOTO EUGENE HOLTZ, FOURNIE PAR LES ÉCURIES

Solo Fugère, Marilyn Perreault, Xavier Malo et Klervi Thienpont dans Faire la leçon

Les profs sont ici non seulement piégés, mais déshumanisés, voire robotisés. C’est drôle et effrayant à la fois.

Jusqu’au jour où les élèves, jusqu’ici surprotégés (parce qu’« un adolescent […], c’est très sensible, c’est très anxieux. Un commentaire sur leur apparence physique peut les conduire à l’automutilation… »), se révoltent. Ils posent des questions. Et veulent savoir. Qu’on leur dise enfin : la vérité sur la surpopulation, la crise climatique, l’avenir, quoi. Surtout (malgré tout), ils revendiquent « le droit de trouver ça beau, quand même, la vie ».

Une réflexion

Voilà. La table est mise pour une réflexion, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour la cause, le théâtre a invité, chaque soir, un intervenant du milieu à se prononcer avant la pièce. Jeudi soir, lors de notre passage, donc, c’est Julie Pinsonneault, enseignante au secondaire depuis 15 ans, qui a ouvert le bal. « Non, mon rôle, ce n’est pas d’être neutre », a-t-elle lancé tout de go. D’abord, parce que la neutralité n’existe pas. Puis, parce que son métier, c’est surtout de développer l’esprit critique de ses élèves. « Non seulement c’est mon rôle, mais c’est aussi mon devoir. »

Un devoir d’enseigner à lire, par exemple, mais aussi de mettre en perspective et de faire des liens. Un devoir d’interprétation. Et un devoir de répondre aux questions. Idem pour l’écriture. « On apprend à écrire, alors on écrit à la mairesse. Ou on écrit sur la crise climatique. On ne peut pas être neutre. »

« On a énormément d’influence, a-t-elle enchaîné, et ça vient avec énormément de responsabilités. On est sur la première ligne. On a le pouvoir de changer le monde. Et le pouvoir de le sauver, juste en nourrissant nos élèves. Et c’est pour ça qu’on fait ça. »

À la suite de la représentation, et selon la programmation, des tables rondes pour poursuivre la réflexion sont aussi proposées. Julie Pinsonneault en a alors rajouté. Faisant écho au thème de la surpopulation évoqué dans la pièce, elle a lancé : 

Le problème, ce n’est pas de faire des enfants, c’est ce qu’on en fait.

Julie Pinsonneault, enseignante

Marianne di Croce, professeure de philosophie au cégep et doctorante en science politique, également présente, a reconnu que la pièce mettait en scène « un condensé d’éléments [qu’ils vivent] » : « C’est vrai qu’on s’empêche de dire des choses, de peur que ce soit mal interprété », a dit l’enseignante de gauche, qui veille à présenter une diversité d’auteurs à ses élèves. « On est là pour qu’ils apprennent à penser ! »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Julie Pinsonneault (enseignante au secondaire), Marianne di Croce (enseignante au cégep), Sara Montpetit (étudiante) et la metteure en scène de la pièce, Annie Ranger

N’empêche : à la suite des grèves de 2012, certains professeurs ont eu des « ennuis » avec leurs directions pour avoir pris la parole, a-t-elle signalé. « J’ai un ami [collègue] qui a eu l’avis de ne pas aborder la question de la grève avec ses élèves. Mais comment peut-on faire comme si l’événement n’avait pas existé ? C’est un non-sens. » Peur de se mettre la direction à dos, voire de perdre leur boulot, ce sont des réalités avec lesquelles les enseignants doivent aussi composer.

« C’est difficile à comprendre pour les étudiants, parce que nous, on n’a pas grand-chose à perdre ! », dit Sara Montpetit, étudiante, instigatrice des journées de grève pour le climat et co-porte-parole du groupe Pour le futur Montréal. Elle a aussi confirmé le mur devant lequel elle s’est retrouvée en voulant manifester l’an dernier pour la planète. « J’ai eu des profs extrêmement fermés. La direction donnait des retenues, mais tout ça a changé rapidement quand on est passés aux nouvelles. » Lucide, elle a concédé : « En même temps, si je me mets à leur place, on a tellement un programme chargé… » Mais quelle ironie, n’a-t-elle pu s’empêcher de noter : « On dit qu’on nous éduque pour le monde de demain, mais… on est dans le monde de demain ! » D’où l’urgence d’en parler, non ? À méditer…

Faire la leçon, un texte de Rébecca Déraspe, mis en scène par Annie Ranger, aux Écuries jusqu’au 29 novembre.