C’est l’histoire d’une jeune femme vierge de 18 ans, qui se retrouve un jour seule avec un homme. Une connaissance. L’ex d’une amie. Ils sortent dîner, puis elle va faire un tour chez lui. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que sans trop savoir comment, elle se retrouve nue devant lui. C’est l’histoire d’Ada, violée sans bruit et sans cri.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

« C’est lui qui savait. Lui qui décidait. […] Je hurlais à l’intérieur, mais ma mâchoire était verrouillée… »

Parce qu’Ada Leiris n’est pas qu’une victime, mais aussi une autrice, elle a raconté son histoire à une réalisatrice. C’était bien avant la vague #metoo. Et celle-ci en a fait un film, terriblement d’actualité, dur et sensible à la fois, qui choque et qui dérange : Sans frapper, qui nous vient de Belgique, présenté ces jours-ci dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Le film vous surprendra, vous interpellera, vous fera hurler ou pleurer. Chose certaine, il ne laissera personne indifférent.

« Il a continué à cogner, mais je ne sentais plus rien… »

L’a-t-elle cherché ? Pourquoi n’a-t-elle rien dit ? Et puis, surtout, pourquoi est-elle revenue ? Deux fois plutôt qu’une ? Est-ce qu’elle ne l’aurait pas mérité ?

C’est la première question que s’est posée Alexe Poukine, la réalisatrice, en entendant le récit de la fameuse Ada : « Je suis féministe, dit-elle en entrevue depuis Bilbao, où elle présentait son film la semaine dernière. Et c’est un réflexe de victim blaming. Au lieu de poser la question : “Et lui, pourquoi il l’a violée ?” J’ai eu tellement honte, et j’ai beaucoup réfléchi… »

Réflexion collective

En discutant autour d’elle, la réalisatrice a surtout découvert que plusieurs amies avaient vécu quelque chose de semblable. D’innommable. Et, surtout, de compliqué à décortiquer. Du côté des hommes, la réaction a souvent ressemblé à : « Si ça c’est un viol, alors je suis un violeur. » Et si, effectivement, c’était le cas ?

D’où l’idée du documentaire, donc, pour réfléchir collectivement à la question, réalisé à partir d’un texte écrit par Ada, mais raconté à plusieurs voix. Parce que le viol d’Ada, c’est aussi celui d’Anne, de Noémie et de Sophie.

Ce ne sont pas des histoires isolées. C’est endémique. Et puis c’est politique.

Alexe Poukine, réalisatrice

Tour à tour, une série de 14 visages, donc (12 femmes et 2 hommes), nous racontent un chapitre d’Ada. Assis, seuls dans leur intimité (ici une chambre, là un salon), directement face à la caméra, ils se souviennent. Et s’interrogent. Une construction habile et sensible, qui donne au récit une touche d’universel, d’autant plus que les interprètes (des comédiens, mais aussi des policiers, avocats, travailleurs du sexe, tous travaillant de près ou de loin avec des victimes de viol) partagent également leur vécu à la caméra. Parfois avec des larmes. Parfois des silences. « Le fantôme est là. Il rôde », dira une femme, dont on devinera un passé trouble, comme Ada et toutes les autres.

« Ça m’a donné envie de réfléchir là-dessus », reprend la réalisatrice, qui s’est ici questionnée tant sur l’éducation des jeunes filles (à qui l’on apprend encore à plaire, et surtout à ne pas déplaire) que des garçons, pas forcément élevés à regarder l’autre. L’écouter. Valider ses intentions. Ni surtout lire son désir. « Le désir féminin n’est pas du tout quelque chose de pris en compte… »

Les violeurs ne sont pas des monstres

Qu’on se le dise : les violeurs sont rarement des monstres, encore moins des « pervers psychotiques ». « 80 % des victimes connaissent leur violeur », rappelle la réalisatrice. Et plusieurs viols surviennent au sein des couples. Ce qui veut dire que oui, on peut aimer et violer. Il suffit d’omettre de demander. Ignorer un refus. Fermer les yeux sur une douleur. Ou continuer, malgré la douleur et les pleurs. Et ça arrive bien plus souvent qu’on pense. Les deux hommes le confirment dans le film. « Elle n’a pas dit non ? Mais elle n’a pas dit oui ! s’enflamme la réalisatrice. Quel indice de désir a-t-elle donné ? » Poser la question, c’est y répondre. Une question négligée, qui brise aussi des vies.

Partout où il passe, le film bouscule : de la Serbie en l’Espagne, en passant par le Kosovo, le Brésil et l’Italie, chaque fois, des femmes sont venues pleurer dans les bras de la réalisatrice à la sortie. Et les hommes ?

En Serbie, où l’on a connu la guerre et les viols de guerre, tous les hommes sont sortis de la salle.

Alexe Poukine, réalisatrice

Ailleurs ? Deux réactions s’opposent : une sorte de déni (c’est toujours de notre faute, elle n’a pas dit non, et puis les hommes auront toujours des pulsions, non ?). Une notion totalement infondée, faut-il le rappeler.

Deuxième réaction, à célébrer : la remise en question. Plusieurs hommes, après avoir vu son film, ont dit à la réalisatrice avoir revu (et relu) leur passé sous un nouvel angle. Une nouvelle perspective. Et même passé quelques coups de fil. « Après #metoo, il y a une énorme étape, maintenant, conclut-elle. Donner la parole aux hommes […]. Libérer la parole des hommes… » En espérant qu’elle fasse son chemin.

Sans frapper est présenté mardi et vendredi aux RIDM, en présence de la réalisatrice.

Consultez le site des RIDM : https://ridm.ca/fr/films/sans-frapper