Revenir. La tête pleine d’images collectionnées à l’étranger. Le cœur qui se remplit d’étincelles au simple souvenir d’un sourire, d’une découverte, d’une rencontre. Le choc du retour n’est pas un mythe. Pour de nombreux voyageurs partis en mission humanitaire, revenir à la maison est plus difficile que d’en partir. Mais pourquoi donc ?

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« En revenant, les gens me demandaient comment c’était. Je trouvais ça tellement banal comme question comparativement à tout ce que j’avais vécu ! […] J’avais l’impression qu’ici, rien n’avait changé, mais moi, j’avais évolué. On s’y prépare, un peu, mais quand ça nous arrive, c’est autre chose », raconte Camille Brunet.

En janvier dernier, l’étudiante en travail social a quitté Terrebonne pour accomplir un stage de trois mois à Dakar, au Sénégal. Dans les rues de ce pays d’Afrique occidentale, où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon l’UNICEF, Camille offrait des soins aux enfants itinérants. Elle cohabitait avec 15 Sénégalais dans une maison sans installations sanitaires ni table de cuisine. Forcément, ces trois mois l’ont mise à l’épreuve, l’ont aidée à « reconnecter » avec elle-même et à « se redécouvrir en fonction de ses valeurs ».

« Quand tu arrives, tu n’aimes plus ton pays. Tu compares toujours avec l’opposé. Le gaspillage alimentaire, ici, m’a happée. Les enfants, à quel point ils sont choyés. Dans mon cas, je comparais davantage les valeurs que les biens, se souvient-elle. Ça m’a pris un bon mois avant de me dire : “O.K. ! Reviens à ta vie normale parce que tu n’as pas le choix de t’adapter”. »

De la lune de miel...

Pour environ la moitié des voyageurs qui partent en mission humanitaire à l’étranger, le retour se fait sans problème. Mais pour l’autre moitié, la réadaptation est plutôt difficile, a constaté Marcel Bernier, psychologue au centre d’aide aux étudiants de l’Université Laval, qui examine la question depuis 20 ans.

« Quand la personne revient, les premières semaines sont euphoriques. Et c’est après que ça retombe », observe-t-il.

Sa pratique à l’université le met en contact avec de nombreux étudiants qui font, comme Camille, des stages à l’étranger. Il soulève le fait que le choc des valeurs est souvent plus fort chez ces voyageurs, dont le périple est immersif, long et intense.

« Les missions humanitaires, ce sont souvent dans des pays moins développés avec une culture différente, un univers à l’opposé du nôtre. Ça peut être encore plus difficile. Plus l’expérience est différente de la réalité, plus le retour risque d’être frappant. […] Ils vont dire que les gens là-bas sont plus pauvres, mais plus vrais, alors qu’ici, on est une société individualiste, vide, pauvre intérieurement. »

La comparaison entre les deux cultures, le sentiment d’être apatride, Mélanie Prud’homme l’a aussi vécu à son retour du Cameroun, où elle a été coopérante volontaire dans un village pendant un an en 2012.

Ça m’a pris deux ans à me réadapter à ici. Le choc culturel, je l’ai eu dans mon propre pays.

Mélanie Prud’homme, après une année passée en Afrique

« Ce fut un travail de longue haleine de me réadapter à la société… qui est la mienne, au fond. J’avais l’impression de ne pas être née à la bonne place », confie l’éducatrice spécialisée.

« Ici, nous avons une société individualiste où le travail et la surconsommation prennent le dessus. Au Cameroun, ils ont une société collectiviste où l’humain et la richesse du cœur priment tout le reste », estime-t-elle encore, sept ans plus tard.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE MÉLANIE PRUD’HOMME

Mélanie Prud’homme a vécu un an au Cameroun, en Afrique, 
en 2012. L’adaptation a été difficile… à son retour au Canada.

Cette réflexion, Marcel Bernier l’a entendue maintes et maintes fois dans son cabinet. De retour d’un pays où la structure de société est collectiviste, propre aux pays moins industrialisés, beaucoup de voyageurs éprouvent un important sentiment de solitude au retour.

« Le premier mois, j’avais l’impression d’être seule avec mon histoire, seule avec mon rêve d’Afrique. Je ne voulais pas parler de mon aventure au Cameroun », se souvient Mélanie.

« Ils se sentent seuls, alors que là-bas, ils se sentaient entourés, analyse le psychologue. Il ne faut pas oublier non plus qu’un Québécois dans un village en Afrique, ça attire l’attention. Les gens le soutiennent, l’invitent, il est toujours en relation. »

Quand il revient ici, il redevient anonyme, mêlé à la masse. Quand on a carburé à un statut particulier dans un monde étranger, la solitude et l’anonymat, c’est difficile.

Marcel Bernier, psychologue au centre d’aide aux étudiants de l’Université Laval

Ce clivage s’estompe souvent au fil du temps, à mesure que les voyageurs apprennent à intégrer ici des valeurs qu’ils ont acquises à l’étranger. Parmi tous ces éclopés du retour qu’il a vu passer dans son bureau, M. Bernier remarque aussi une chose : « Même quand ils trouvent ça vraiment difficile, ils ne regrettent pas leur expérience. Et souvent, ils veulent repartir. »

L’été suivant son retour, Mélanie a remis le cap sur l’Afrique. Pendant sept semaines, elle a dormi dans sa petite chambre au toit de paille et a retrouvé ses amis du village de Mouda. Puis, les années ont passé, le choc du retour s’est estompé, mais l’expérience l’a à jamais transformée.

« L’Afrique vit dans mon cœur tous les jours, confie Mélanie. Maintenant, quand je dis à mes proches que je les aime, je leur dis : “Je t’aime gros comme l’Afrique”. »