Le bonheur est rarement facile ou permanent. Qu’à cela ne tienne, cet état de grâce est à la portée de tous, malgré les épreuves de la vie, voire grâce à elles. La Presse rencontre chaque semaine quelqu’un qui semble l’avoir apprivoisé.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Avec la tenue du salon Raw et de celui des vins d’importation privée du RASPIPAV, dans les prochains jours, c’est une grosse semaine qui commence pour les professionnels du vin, à Montréal. Ryan Gray, copropriétaire des restaurants Elena et Nora Gray, croisera de nombreux sommeliers et vignerons amis. Il en accueillera sans doute quelques-uns à sa table. Mais il n’avalera pas une seule goutte de vin. Ryan ne boit plus depuis quatre ans et demi. Ça n’empêche pas la dive bouteille de le rendre plus heureux que jamais.

Pendant ses années en salle au Joe Beef et au Liverpool House, Ryan Gray était reconnu comme un hôte hors pair. « J’étais celui qui procurait du bon temps aux gens venus de l’extérieur et cherchant à vivre une expérience montréalaise hors du commun. On mangeait abondamment, avec quelques bouteilles de vin. Après, c’était la tournée des petits bars underground. On faisait la fête toute la nuit et on finissait ça autour d’un petit déjeuner, sans avoir fermé l’œil. »

Cette réputation de fêtard inégalé l’a suivi au Nora Gray, qu’il a ouvert avec Lisa McConnell et la chef Emma Cardarelli, en 2011. Derrière le bar, le souriant et chaleureux restaurateur préparait d’excellents negronis et avait le don de toujours proposer le vin de circonstance.

Mais en avril 2015, après une virée de trop et l’intervention de son entourage, Ryan a dû se rendre à l’évidence : l’abus et l’autodestruction avaient assez duré. Une cure de 21 jours a mis fin à ses « années de party ».

« Au début, ce qui me terrifiait le plus du fait d’arrêter de boire, c’était la possibilité que je ne veuille plus pratiquer mon métier, que je n’aime plus le milieu du vin. J’avais aussi peur que plus personne ne me prenne au sérieux. »

Pour moi, être un professionnel du vin et un alcoolique, ça allait ensemble. Qu’allait-il m’arriver quand je réintégrerais le vrai monde ?

 Ryan Gray

Ryan est retourné au Nora Gray. Finalement, en s’y remettant, il a réalisé qu’il appréciait son travail encore plus que dans le passé. « Lorsqu’on retire l’élément débauche du métier, ce qui reste, c’est le contact avec les gens, que ce soit l’équipe, les clients ou les fournisseurs. Et ce contact a le potentiel d’être encore plus senti et profond. Puis, oui, on peut être un professionnel du vin sans se torcher tous les soirs. Il y a plein d’exemples autour de moi. Aujourd’hui, je goûte encore, mais je recrache toujours. Mes coachs d’abstinence doutaient du fait que j’y arrive. Peut-être que ça m’a encouragé encore plus à leur montrer que j’étais capable ! »

Lorsqu’il a commencé à comprendre le sens de l’instant présent plutôt que de toujours penser à la prochaine bouteille à déboucher, Ryan a appris beaucoup de choses sur le vin. « En rendant visite à Elena Pantaleoni, du domaine La Stoppa, j’ai mieux compris les choix difficiles que les vignerons doivent faire pour produire un bon vin tout en respectant leurs valeurs profondes. Chez Pacina, en Toscane, j’ai découvert une nature absolument exceptionnelle. Un lieu avec une énergie que je n’avais jamais ressentie ailleurs et qui se goûte dans le vin. C’est mon endroit préféré au monde. »

J’ai aussi constaté que les vignerons les plus heureux, ceux et celles qui font le meilleur vin, sont des gens extrêmement sensibles qui cherchent avant tout à encapsuler leur histoire, leur environnement.

Ryan Gray

« Le vin est une extension de ces [vignerons]. Des fois, il est super droit ; des fois, il est un peu tout croche ; des fois, il est mystérieux… Je me sens beaucoup plus connecté et engagé lorsque je parle d’un vin dont je connais l’origine. Ça a apporté un nouveau souffle à mon travail. »

Une nouvelle culture

Ryan Gray, Emma Cardarelli et Marley Sniatowsky ont ouvert Elena et son petit frère, le Club social P.S., en février 2018. Dès le départ, le trio a voulu créer un environnement de travail exemplaire, ce qui n’est pas facile dans le milieu de la restauration. « La culture a énormément changé, entre 2011 et 2019. Il y a eu #metoo. Les jeunes cherchent un certain épanouissement. Et il y a une pénurie de main-d’œuvre. Nous travaillons fort pour que nos employés se sentent respectés et valorisés. »

Un programme lancé le printemps dernier permet au personnel de se réaliser au sein de l’entreprise en travaillant sur des projets personnels stimulants. Un des suiteurs de la pizzeria étudie l’horticulture. Il a décidé de s’occuper des jardins du restaurant. L’été prochain, deux employés installeront des ruches et en prendront soin. Ashley, qui est derrière le comptoir du P.S. en soirée, est illustratrice. Elle a créé des produits dérivés pour les restos. Ryan a aussi facilité des voyages en Italie pour des employés qui voulaient faire les vendanges chez Pacina et à La Villana.

« Ce qu’on a bâti au Elena et au P.S. me rend incroyablement heureux. Nos employés sont positifs et il y a peu de rotation de personnel. En incluant le Nora Gray, on offre un environnement de travail sain et stable à 55 personnes. On a même ajouté l’assurance maladie cette année. »

Ryan Gray ne nie pas que malgré ce bonheur et cette fierté intenses, il se sent fatigué. « On vient de vivre une très grosse année. Elle a commencé par une inondation au Nora Gray. Ma fille Sloane est née 10 jours plus tard. Emma a aussi eu un bébé. On a fait des rénos. Notre partenaire du Nora a déménagé à Vancouver. On a rouvert le restaurant. On est allés en Italie. Puis le Elena est hyper occupé, tout le temps. »

Après Raw, le vin, les belles visites… les vacances pour se ressourcer et continuer de filer l’imparfait bonheur !