Arthur Fleck est un « incel ». Un « célibataire involontaire ». Il a été intimidé et marginalisé depuis l’enfance, vit seul avec sa mère, a peu d’interactions sociales. Il souffre de maladie mentale, avale quotidiennement un cocktail de médicaments, fantasme sur sa voisine de palier et ne fait pas confiance à sa psy. Il porte en lui le germe d’une violence réprimée depuis des années, qui menace à tout moment d’exploser.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Le personnage principal de Joker, film de Todd Philips, a relancé depuis quelques semaines la discussion autour des « incels », dont on avait beaucoup parlé en 2018 au moment de l’attentat au véhicule-bélier, à Toronto, d’un ancien militaire de 25 ans, se réclamant de ces hommes qui en veulent aux femmes. À mort.

Pendant près de cinq mois, le journaliste de L’actualité Marc-André Sabourin s’est intéressé à la « manosphère », qui regroupe sur le web différents mouvements masculinistes, dont celui des « incels ». Son reportage, publié dans le plus récent numéro du magazine, a servi de matière première au documentaire Bitch ! Une incursion dans la manosphère, réalisé par Charles Gervais, qui sera diffusé mercredi (20 h) à Télé-Québec.

Si tous les hommes qu’il a rencontrés ont en commun de blâmer les femmes pour leurs malheurs, leur misogynie s’exprime de différentes façons et à divers degrés, dans le cadre de quatre groupes archétypaux de la manosphère québécoise et nord-américaine.

Les « incels » sont sans aucun doute les plus violents, même si celui qu’interviewe Sabourin, un Américain gestionnaire du forum de discussion incel.co, se défend de prôner la violence. Les plus célèbres des « incels » sont des meurtriers de masse, et certains sont perçus comme des héros (à l’instar de Marc Lépine, l’assassin de Polytechnique).

Tous les misogynes n’encouragent pas le féminicide, évidemment. Les PUA (pick-up artists) sont pour la plupart de jeunes hommes dans la vingtaine qui n’ont pas réussi à établir de contact avec les filles à l’adolescence. Ils se « vengent » en quelque sorte en multipliant les conquêtes d’un soir. Certains d’entre eux considèrent les femmes comme du prêt-à-consommer et à jeter.

Le documentaire de Charles Gervais et Marc-André Sabourin nous présente deux « coachs de drague » québécois, Limo et Max, qui donnent des ateliers sur la séduction à de jeunes hommes qui n’ont pas eu de chance avec les femmes (comme dirait Daft Punk). C’est en quelque sorte un cours de « Douchebagisme 101 », avec promesse à la clé de rencontres romantiques et « plus si affinités ». « Closer une vente, c’est comme closer une femme », dit un des coachs, qui émaille son discours d’expressions franglaises telles que « jouer la game » et « être le lover ou le provider ».

Le troisième groupe de la manosphère, celui des MGTOW (Men Going Their Own Way), est constitué d’hétérosexuels déçus par les femmes au point de préférer vivre sans elles, sinon dans des relations « purement transactionnelles ». C’est le cas de Segniorito, qui a intégré un discours de victime : la femme est perfide et manipulatrice, elle veut l’argent de l’homme et est prête à l’émasculer pour l’avoir. L’ironie du discours de Segniorito, qui témoigne à visage découvert malgré son pseudonyme, est qu’il est un homme noir dans un monde dominé par l’homme blanc, qui préfère parler du « privilège des femmes ».

Certains membres de la manosphère ont des discours plus nauséabonds ou ouvertement hostiles que d’autres. Ils parlent sans gêne de salopes et de féminazies. Mais les discours policés, calibrés pour être plus socialement acceptables, sont souvent les plus insidieux. Ils s’enrobent de statistiques et de faits (il y a plus de garçons décrocheurs, plus d’hommes itinérants) détournés de leur sens pour mieux servir une thèse plus générale à coups de sophismes et de fausses équivalences.

Ce discours masculiniste (le quatrième groupe de la manosphère) est incarné dans le documentaire de Télé-Québec par l’un des administrateurs de la page Facebook Anti-féminisme. Ce sexagénaire, ancien blogueur du Huffington Post, considère que le féminisme n’a plus vraiment sa raison d’être au Québec depuis les années 60. Dans la lignée des Fathers4Justice (qui avaient bloqué le pont Jacques-Cartier en 2005), il semble considérer comme radicale toute forme de féminisme contemporain.

Peu importe sa déclinaison, de la formule de marketing machiste du pick-up artist au nihilisme meurtrier de l’« incel », en passant par l’apitoiement du MGTOW et le refus des faits des masculinistes, le discours misogyne nouveau genre, distillé sur le web, est à la fois ahurissant et terrifiant.

Il nourrit les lubies et la hargne d’hommes en détresse, meurtris, humiliés, incapables d’avoir des rapports sains avec les femmes, qui se sont emmurés dans l’amertume. Leur mal-être, en quête d’exutoire, s’est cristallisé dans la haine des femmes.

Le reportage et le documentaire produits par L’actualité nous présentent des hommes solidarisés dans leur détresse par les algorithmes des réseaux sociaux, galvanisés par la surenchère de commentaires violents dans leur chambre d’échos misogynes. Ils se sont convaincus qu’ils étaient les laissés-pour-compte d’une société matriarcale, malgré toutes les preuves du contraire.

Cinq des six principaux partis dans la présente campagne électorale fédérale sont dirigés par des hommes. Tous les premiers ministres provinciaux actuels sont des hommes. Les écarts de salaires entre hommes et femmes persistent, la parité dans les instances dirigeantes est loin d’être atteinte, la violence sexuelle et le sexisme demeurent un problème endémique…

Ces hommes en colère n’en ont cure. Ils distillent leur antiféminisme primaire à visage découvert ou fomentent dans l’anonymat des attentats contre les femmes. Entre eux, dans les nouvelles « tavernes » que sont les forums et les blogues masculinistes, ils sont décomplexés dans leur misogynie.

C’est extrêmement préoccupant et inquiétant. Il faut bien sûr tenter de comprendre d’où viennent ces hommes. Pour espérer pouvoir engager avec eux un dialogue et peut-être éviter des tragédies. Saisir pourquoi ces pères divorcés, ces jeunes hommes sans estime de soi, nourrissent tant de ressentiment envers le sexe opposé. Ce ne sont pas que de « pauvres types » ou des assassins en puissance. Ce sont des hommes blessés, brisés, qui trouvent un réconfort chez ceux qui partagent leurs souffrances. En projetant leur haine vers un ennemi commun.

Ce sont, eux aussi, des victimes. Pas des femmes, mais de la société. Ce n’est pas parce que l’on est victime qu’il est justifié de devenir bourreau.