(Québec) Il existe en Beauce, sur un petit lopin de terre, deux trentenaires et leurs enfants qui tentent de vivre hors du temps, loin des dérives de la consommation, en quasi-autarcie et selon des valeurs chrétiennes.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Carl, 37 ans, fume la pipe et est barbu sans être hipster. Son accent rappelle ceux des films de Pierre Perrault. Alexandra, 33 ans, porte un foulard d’où sortent deux longues tresses, fait son savon et sait se servir d’un rouet. Les deux sont musiciens et aiment recréer les soirées canadiennes d’antan, avec les violons et le set carré.

Ces soirées qui, selon Carl, sont disparues de nos campagnes avec l’avènement de la télévision et du prélart. On ne danse pas sur du prélart comme sur du bois franc, c’est entendu.

C’est le quotidien de cette famille unique que nous invite à partager, l’espace d’une demi-heure, le documentaire Le rang pas drette, qui sera présenté samedi dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ).

« Ce sont des personnages charismatiques, assez particuliers. Tu les vois en ville et ils se démarquent, disons », lance Sarah-Christine Bourihane, qui signe ici son premier documentaire. « Ils ont accepté de participer, l’idée leur a plu, ils veulent propager ces idées, ces valeurs qui leur tiennent à cœur. »

Entre pureté et réalité

Le film, qui s’inscrit dans la longue lignée du documentaire paysan, raconte avant tout une expérience radicale. Quand le couple s’est installé à Saint-Alfred, en Beauce, il rêvait de se défaire des contraintes de la vie moderne. Loin de lui l’idée de s’endetter comme tous les autres agriculteurs.

Le premier hiver, il l’a passé sans frigo ni laveuse. Mais le rythme effréné du travail à la ferme lui a forcé la main.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Carl, Alexandra et leurs enfants dans le documentaire Le rang pas drette

Laveuse et frigo sont apparus, le couple a dû se résigner à avoir une voiture, un tracteur. « On est rendus avec l’internet à la maison, explique au bout du fil Carl Bouchard. On vend des légumes. Alors pour faire de la publicité, on a une page Facebook. C’était pas dans nos idées d’avoir ça un jour. Ça s’est vu comme une nécessité. »

Ce choc entre la pureté et la réalité est au cœur du film. 

Ils essaient d’aller au bout de leurs idéaux, mais ils n’y arrivent pas complètement. On ne peut pas s’extraire complètement du monde moderne. On n’a pas le choix d’avoir de l’électricité.

La réalisatrice Sarah-Christine Bourihane

Mais ces contradictions ne rendent que plus fascinants les personnages. Tout comme la foi de ces trentenaires, qui paraît si surannée. Carl et Alexandra suivent les préceptes de la spiritualité franciscaine, avec sa pauvreté évangélique inspirée de saint François d’Assise.

Cette foi donnera une des scènes les plus symboliques du film. Les deux agriculteurs anticonformistes entament une prière. La solennité du moment est brisée par Baptiste, leur fils haut comme trois pommes, qui choisit ce moment précis pour taper sur une guitare. Beding, bedang… Carl continue à réciter calmement.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Une scène du documentaire Le rang pas drette

Le choc de la pureté et de la réalité… Tout ça donne un beau petit film, sûrement trop court — 25 minutes —, qui nous laisse sur notre faim, mais qui a le grand mérite de présenter sobrement cette famille hors du commun.

Le documentaire a été produit avec l’aide de SPIRA, une coopérative de Québec vouée au cinéma indépendant. Pour l’instant, une seule représentation est prévue, dans le cadre du FCVQ. Il a été envoyé à une centaine de festivals un peu partout dans le monde, et gageons qu’il saura séduire outre-mer.

« Ils cherchent à vivre humainement. Ils cherchent à être vertueux, note la réalisatrice. Je pense que ça peut rejoindre beaucoup de monde qui se remet en question. »