Camille sort de l’ordinaire : le spectacle de théâtre et de danse a été créé spécifiquement pour les personnes non voyantes par Audrey-Anne Bouchard, elle-même semi-voyante. Une exploration de ce qu’est l’art, et la vie, sans la vue.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Trois des personnes que nous rencontrons dans le studio de répétition ne voient pas. Trois autres les guident à travers une chorégraphie de mouvements simples, mais amples, qui sollicitent tout le corps. Des bonds, des pas, on tourne sur soi-même, puis on se penche en dessinant une vague avec son tronc… 

Les interprètes sont en répétition pour le spectacle Camille : un rendez-vous au-delà du visuel, dans une salle au troisième étage de l’espace communautaire du MAI (Montréal, arts interculturels). Audrey-Anne Bouchard, la créatrice, fait jouer une musique électro rythmée, puis vient déposer sa main sur l’épaule du comédien Marc-André Lapointe. Elle descend sur ses propres yeux un masque noir, qui obstrue complètement sa vue. 

Ceux qui ont les yeux fermés se mettent à la place du spectateur. Ils se laissent porter par leur guide. La scène qu’ils répètent se déroule dans une boîte de nuit. Ils dansent. « Soyez à l’écoute des réactions physiques que vous ressentez quand vous touchez l’autre », conseille la chorégraphe principale du spectacle, Laurie-Anne Langis.

Camille, qu’Audrey-Anne Bouchard qualifie d’« expérience immersive » plutôt que de spectacle, raconte une peine d’amitié. Pierre (Marc-André Lapointe, également coauteur du texte) a perdu son amie et apprend à vivre sans elle. Dans divers tableaux, le public est guidé, sans jamais voir, à travers son histoire racontée par des textures, des mouvements et des sons.

Dans son spectacle, les personnes non voyantes ne sont plus en situation de handicap, mais les personnes voyantes, privées de leur vue, le sont complètement, indique Audrey-Anne, quelques instants plus tard, attablée au café du MAI. Elle précise que le terme à utiliser est « personne vivant avec une situation de handicap ». Parce que « les personnes ne sont pas handicapées, c’est leur environnement qui n’est pas adapté à leur différence », explique l’artiste.

Créer au-delà du visuel

Audrey-Anne admet qu’elle a longtemps ignoré le paradoxe qu’elle incarne. Conceptrice d’éclairage et scénographe pour les milieux de la danse et du théâtre, elle est semi-voyante. À 17 ans, la maladie de Stargardt a commencé à lui faire perdre la vue. Audrey-Anne n’a pas de vision centrale. Pourtant, son métier vise justement à stimuler ce sens avant tout. 

Ses études en scénographie à l’Université Concordia l’ont menée à écrire son mémoire de maîtrise sur l’aspect visuel du théâtre et de la danse, en 2011. Elle est alors frappée par l’importance du visuel dans la transmission du message et des émotions, dans le divertissement de scène. 

Elle n’a pas toujours été habitée par l’envie de créer « au-delà du visuel ». Mais à cette époque, elle côtoie de plus en plus de personnes non voyantes ou semi-voyantes. Sa réflexion s’étoffe, sa situation devient source d’inspiration. 

« Je me demandais ce que les gens qui ne voient pas du tout peuvent retenir du théâtre ou de la danse. »

Vient alors un projet pilote de subvention du Conseil des arts du Canada pour permettre à un artiste avec un handicap de créer un projet qui traite de sa différence. Audrey-Anne fait une demande. Son projet est accepté.

Depuis 2013, elle s’efforce, avec la chorégraphe Laurie-Anne Langis et la scénographe Laurence Gagnon, de créer une expérience qui deviendra, au fil des ans, le spectacle Camille

Une première expérience est présentée à des personnes non voyantes. « Elles nous ont dit que c’était bien pensé, mais qu’elles étaient tout de même bien conscientes de manquer une partie de ce qui était présenté, parce que le spectacle restait conçu pour qu’il soit vu, rapporte Audrey-Anne. À partir de ce moment-là, je me suis dit que si on devait créer un spectacle pour des personnes non voyantes, il fallait qu’on le fasse les yeux bandés. Tout ce qu’on fait, tous nos choix, c’est en considérant que ce sont eux qui vont le vivre. »

Essais et erreurs

Puisque sa maladie est arrivée plus tard dans sa vie, l’artiste de 34 ans a toujours « fonctionné normalement, comme [ses] parents, comme [sa] sœur ». Pas d’école spécialisée dès son jeune âge, pas de réel contact avec la communauté des personnes qui vivent avec un handicap visuel. Il lui a fallu en apprendre beaucoup sur la réalité du spectateur qu’elle cherchait à rejoindre. 

Audrey-Anne réalise qu’elle doit ajuster plusieurs détails en se fiant aux impressions de personnes non voyantes à qui elle montre son travail. Depuis deux ans, ces tests lui permettent d’affûter son œuvre.

De ces observations est née l’envie de broder un récit autour des différents tableaux que la créatrice et ses partenaires avaient imaginés. Les artistes qui guideront les six participants durant chaque représentation campent chacun un personnage, des émotions seront transmises.

S’il s’agit de son premier spectacle du genre, Audrey-Anne Bouchard ne compte pas s’arrêter là. L’offre artistique pour un public vivant avec des situations de handicaps est minime. 

Elle souhaite créer un collectif pour faire d’autres spectacles pour ce public et d’autres personnes vivant avec des différences. « On veut aussi offrir un stage pour transmettre à d’autres artistes ce qu’on a appris au fil de la création, dit Audrey-Anne. On veut s’ouvrir à d’autres manières de créer. Tout est encore à faire. » 

Camille : un rendez-vous au-delà du visuel, du 4 au 22 septembre, au MAI.

Consultez le site de Montréal, arts interculturels : https://m-a-i.qc.ca/evenement/camille-un-rendez-vous-au-dela-du-visuel/