La plupart des étudiants vont à l’école pour avoir un diplôme. D’autres le font simplement pour le plaisir d’apprendre. Rencontre avec trois passionnés des bancs d’école.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

NOURRIR SA PENSÉE

Michel Campeau a fait son baccalauréat en science politique à l’UQAM dans les années 70. La passion l’animait. Pendant les pauses, se souvient-il, les étudiants se révoltaient contre la guerre du Viêtnam, analysaient le dernier commentaire de Pierre Bourgault, rêvaient de changer le monde.

Les aléas de la vie l’ont mené ailleurs, loin du milieu universitaire. Il a fait sa carrière comme cadre en ressources humaines à la Ville de Montréal. « La vie, c’est ça », résume l’homme de 68 ans, attablé à une terrasse près de chez lui, dans le quartier Ahuntsic. « Mais maintenant, je me reprends. »

À sa retraite, en 2006, Michel s’est inscrit de nouveau à l’UQAM, pour trois cours, à titre d’auditeur (sans crédits universitaires). Il a maintenu ce rythme de six cours par année jusqu’à aujourd’hui. En 13 ans, il n’a manqué que deux jours d’école !

« Je n’ai pas de plan défini, explique le sexagénaire au regard vif. Je suis dans cinq disciplines : histoire, science politique, histoire de l’art, philosophie et sociologie. » Il choisit les cours qui l’allument, à condition qu’ils soient offerts le matin pour qu’il puisse se rendre à l’UQAM en vélo, sans trafic.

Comme auditeur, il ne fait ni examen ni travaux (il a eu assez d’échéances comme ça pendant sa carrière, souligne-t-il), mais il fait ses lectures avec assiduité.

À la dernière session, j’avais un cours de philosophie sur Hegel, un sur l’histoire des autochtones au Canada au XIXe siècle et un sur l’art contemporain. Chaque matin, c’est un voyage différent. Il n’y a pas de lien entre les cours, mais il y a toujours un lien : ces disciplines-là s’entrecroisent.

Michel Campeau

« L’avantage que j’y trouve, c’est de pouvoir penser l’Homme dans sa dimension universelle, mais aussi dans son histoire, dans sa spécificité, dit Michel. Ces deux lectures-là, ça me nourrit beaucoup. »

Les bénéfices qu’il en retire sont multiples, allant d’une lecture plus profonde des enjeux actuels aux parcours qu’il s’amuse à créer dans Montréal pour expliquer l’histoire de l’architecture à ses amis.

« Je vais être difficile à sevrer, dit-il en riant. Le plaisir de découvrir me titille tout le temps. »

SE RESSOURCER À L’ÉCOLE

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Francine Deschamps

Si Michel croise rarement des têtes grisonnantes sur les bancs d’université, c’est tout le contraire à l’Université du troisième âge (UTA), lieu d’éducation affilié à l’Université de Sherbrooke.

Là, les quelque 15 000 étudiants de 50 ans et plus, répartis dans 22 antennes au Québec, ont une chose en commun : ils sont tous auditeurs libres et viennent apprendre pour le plaisir.

Francine Deschamps, 71 ans, s’est inscrite à l’antenne de Saint-Laurent de l’UTA dès son retour à Montréal, en 2012. Elle quittait l’Ontario, où elle a vécu et élevé ses enfants avec son mari, décédé en 2010.

C’est le désir d’apprendre qui l’a incitée à retourner sur les bancs d’école, après une vie bien chargée à travailler successivement sur une ferme, comme enseignante et comme agente de développement communautaire pour l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO).

« Quand j’étais à l’ACFO, on venait à moi pour chercher des connaissances, dit Francine, rencontrée dans le petit auditorium du centre des loisirs de Saint-Laurent, où sont donnés les cours. J’étais une ressource pour eux. Mais moi, je n’avais rien pour me ressourcer. »

Depuis sept ans, elle suit deux ou trois cours par session, en philosophie, en histoire, en arts…

Je suis accro à apprendre, à comprendre, à essayer de comprendre.

Francine Deschamps

« On plonge dans le Moyen-Orient, dans le Japon… Ce sont plus que des voyages. Tu entres presque dans l’âme des pays, des conflits ! Bon, j’ai peut-être l’imagination fertile ! », dit-elle en riant.

« Et aux pauses, les échanges que nous avons… c’est terrible ! », résume Francine, qui y voit aussi une façon de prévenir l’isolement.

L’APAISEMENT D’ÉTUDIER

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Jessica Bélanger-Pinard

Jessica Bélanger-Pinard, 29 ans, est productrice au contenu pour la télé et le cinéma. Elle aime son domaine et sa carrière va très bien. Ça ne l’a pas empêchée de se lancer dans une maîtrise en communication à l’UQAM, qu’elle fait sans visée professionnelle.

En fait, résume-t-elle, la théorie, ça l’apaise.

J’ai une image en tête de mon père et moi, près du feu, la nuit. On discutait du monde. Je disais que je voulais comprendre le monde.

Jessica Bélanger-Pinard

C’est cette quête de sens qui l’anime dans son parcours académique. « Cet exercice de réflexion m’apaise, ce que peu d’autres sphères sont capables de m’apporter. » Elle évoque sa présence à un séminaire, l’automne dernier, alors qu’elle traversait une période plus difficile sur le plan personnel. « Tous les lundis soir, j’y étais. De retour à la maison, j’étais illuminée. C’était comme une sortie de gang. »

Son mémoire de maîtrise demeure lié à son travail. Originaire de la Gaspésie, Jessica s’intéresse à la façon dont les collectivités rurales du Québec reçoivent les séries télévisuelles qui portent sur le monde rural contemporain. Ces séries, de plus en plus nombreuses, sont majoritairement créées par des producteurs, réalisateurs et scénaristes établis à Montréal.

« Je veux savoir comment ça se vit, comment ça se reçoit, comment ça se réapproprie », résume Jessica avec engouement.

« Je suis censée terminer mon projet de mémoire l’an prochain… et je vis déjà un deuil. »