Les nouvelles technologies et le manque de relève contribuent à la disparition graduelle de certains métiers autrefois essentiels. Chaque semaine durant l’été, La Presse rencontre des gens qui exercent encore de vieilles professions. 

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Comme tout sport qui se respecte, la chasse mérite ses plus beaux trophées, en souvenir de ses plus beaux exploits. Pour ce faire, il faut des mains expertes et une sensibilité d’artiste. Ils ne sont aujourd’hui pas plus de 40 au Québec à vivre de leur art, qui s’est beaucoup raffiné avec le temps. Rencontre avec Philippe Gentile, taxidermiste.

Dans son atelier de Saint-Hyacinthe, Philippe Gentile naturalise près de 200 bêtes par année : une centaine d’ours, une cinquantaine de têtes de chevreuil et jusqu’à 30 animaux d’Afrique. 

C’est sans compter les peaux tannées, les jetés en fourrure et les crânes blanchis, toujours demandés malgré le recul relatif de la mode chic-rustique. 

J’ai beaucoup de clients d’ailleurs, d’Europe et des États-Unis surtout. Beaucoup de gens venaient ici pour chasser le caribou, mais maintenant que sa chasse est interdite, c’est maintenant l’ours noir qui est très prisé. Les pourvoyeurs m’acheminent les bêtes chassées par les touristes pour les naturaliser et je les renvoie ensuite par avion. Ça représente 70 % de mon chiffre d’affaires.

Philippe Gentile

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Philippe Gentile travaille l’expression des bêtes en façonnant les paupières avec de l’argile. C’est une étape cruciale qui fait la différence entre un bon et un mauvais taxidermiste.

Les clients d’ici font naturaliser leurs plus belles prises, mais ils chassent d’abord pour la viande. Philippe Gentile se sert ainsi des surplus pour faire des crânes blanchis et des peaux tannées.

Sa spécialité est toutefois le gros gibier, qui occupe aujourd’hui l’essentiel de son temps. Il commande les mannequins en mousse d’uréthane à des fournisseurs spécialisés selon les dimensions des bêtes à naturaliser. La matière est ensuite sculptée par le taxidermiste pour coller parfaitement à la peau de l’animal. « C’est vraiment un travail d’artiste qui est nécessaire pour faire ressortir les muscles et les veines aux bons endroits, explique Philippe Gentile en nous montrant comment il a façonné l’oreille d’un chevreuil. La différence entre un bon et un mauvais taxidermiste, c’est le découpage et la précision des muscles ainsi que l’authenticité du regard. Si l’animal n’a pas d’expression, tu as manqué ton coup. Peu importe d’où tu arrives dans la pièce, tu dois avoir l’impression qu’il te regarde. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le taxidermiste doit faire preuve d’une extrême minutie quand il installe les peaux sur les mannequins, notamment pour que les poils des bêtes épousent parfaitement la forme de son corps.

Il faut donc quelqu’un qui connaît et qui respecte les bêtes. Philippe Gentile est lui-même chasseur à l’arc, mais il est aussi technicien de la faune qui a analysé les impacts environnementaux de grands projets miniers et hydroélectriques dans le Nord avant de se consacrer à temps plein à sa passion de la taxidermie. « À la base, je suis un maniaque de la nature, je suis un passionné, ça vient de là, affirme-t-il. Et quand je fais mon travail, c’est une question de respect pour l’animal. J’apprends d’ailleurs à mes enfants à comprendre d’où vient leur steak, à savoir que ce qu’ils mangent n’est pas tombé du ciel. L’animal est mort, on mange sa viande, mais le reste, au lieu de le jeter, on peut lui donner une deuxième vie. C’est ce qui me pousse à faire mon travail avec minutie pour lui donner un minimum de respect. »

Il nous explique aussi que les bêtes qu’il naturalise sont étroitement répertoriées, rien n’est laissé au hasard. « Les chasseurs ont des quotas de chasse bien définis, explique-t-il. Quand je reçois l’animal, le pourvoyeur a déjà écorché sa peau, il n’y a que la tête et les pattes qui sont encore intacts. L’animal a aussi été dûment enregistré et congelé à la fin de la saison avec les coordonnées du chasseur et la feuille d’enregistrement de gros gibier. Et même si la viande n’est pas toute consommée par le chasseur, le pourvoyeur va la conserver et la vendre, on ne gaspille rien. »

Philippe Gentile refuse toutefois de naturaliser les animaux de compagnie. 

J’en ai fait deux ou trois au début, mais j’haïs ça pour mourir. J’ai déjà naturalisé un yorkshire couché dans son panier… Quand la dame est entrée dans mon atelier, elle s’est aussitôt mise à pleurer et à parler à son chien. Je n’existais plus ! En tout cas, j’étais assez mal à l’aise ! Aujourd’hui, j’ai suffisamment de travail, je refuse ces contrats-là.

Philippe Gentile

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Un chausseur qui veut faire naturaliser une tête de chevreuil par les mains expertes de Philippe Gentile doit prévoir environ un an d’attente. L’artisan réalise de trois à quatre têtes par semaine ainsi que deux ours complets.

Comme c’est bien souvent le cas des métiers traditionnels, il n’y a pas d’école pour apprendre le métier de taxidermiste. « Tu ne peux pas être bon en l’espace d’un an ou deux, insiste-t-il. Mais ça dépend aussi de l’encadrement que tu as. Il existe des compétitions et des séminaires avec des juges expérimentés qui vont analyser ta pièce, juger ses défauts. Aussi, c’est recommandé de visiter d’autres taxidermistes d’expérience pour apprendre des trucs. Tu dois aussi être chasseur ou amant de la nature, tu n’as pas le choix. Cela dit, tu l’as ou tu ne l’as pas ; tu ne peux pas te contenter de prendre des mesures, tu dois être minutieux, avoir le sens de la symétrie, avoir un bon sens de l’observation de la nature, c’est essentiel. »

Depuis quand ?

« Ça fait 20 ans, mais c’est mon travail à temps plein depuis 12 ans. »

Comment a-t-il commencé ?

« Mon père faisait naturaliser ses trophées et ça m’a toujours impressionné. Quand j’ai tué mon premier ours, au Lac-Saint-Jean pendant que j’étais aux études, je l’ai apporté chez Bilodeau Canada, à 20 minutes de chez moi. Quelques années plus tard, quand j’ai eu mon premier contrat saisonnier dans le Nord, je suis allé voir Bilodeau pour savoir s’il avait besoin d’aide. »

Si c’était à refaire ?

« La seule chose qui me chicote, c’est le fait de ne pas pouvoir travailler dehors. Être dans mon atelier l’automne, ça me démange un peu ! Mais bon, j’ai voulu revenir chez moi pour élever mes enfants, alors ça me va. Aussi, maintenant que je naturalise beaucoup d’ours pendant l’été pour des étrangers, je me prends un peu de temps pour aller moi-même chasser à l’automne. »