Nikolai Chipovalov en convient : quand son équipe a annoncé, l’an dernier, qu’elle organiserait un festival Holi à Montréal, des membres de la communauté indienne se sont questionnés.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

« Est-ce juste pour se soûler, faire une grosse fête au nom de Holi ? Est-ce que ça va vraiment respecter les traditions et être invitant pour la communauté indienne ? On a vraiment répondu plusieurs fois à cette question-là, raconte Nikolai Chipovalov. Mais une fois qu’ils ont l’information, ils sont vraiment contents et nous remercient. »

Il faut dire qu’en Inde, le festival Holi, c’est du sérieux. Les participants mangent, dansent, chantent et — activité caractéristique de la fête — s’aspergent de poudre de couleur. Célébrée vers l’équinoxe du printemps, cette fête hindoue, qui date de l’Antiquité, a aussi une dimension spirituelle : c’est l’occasion d’aller vers l’autre, de pardonner, de faire triompher le bien.

Pour la deuxième année, la version toute montréalaise de Holi – Festival des couleurs aura lieu demain dans le Vieux-Port de Montréal. Elle est organisée par Festival de l’Inde, un organisme sans but lucratif.

Les organisateurs — qui sont presque tous d’origine indienne — connaissent très bien la façon dont Holi est célébré en Inde, souligne Nikolai Chipovalov, qui s’occupe des communications dans l’équipe. Lui-même a déjà assisté au grand festival, en 2017, près de Delhi.

« On essaie de reproduire le plus possible, dit-il. Mais en même temps, on ne veut pas non plus que ce soit un festival qui attire seulement les Indiens, avec seulement de la musique indienne. On veut vraiment que ça puisse rejoindre plusieurs communautés, plusieurs auditoires de Montréal. »

La programmation est donc variée : musique et danse Bollywood, chorégraphie et séance de yoga, musique caribéenne, jeux gonflables pour les enfants, stands de nourriture indienne et locale… Et, bien sûr, distribution de sachets de poudre colorée (à base de fécule de maïs).

« Ce n’est pas un évènement pour se soûler et oublier le reste. C’est plus sain. C’est plus naturel. »

Nikolai Chipovalov, responsable des communications du festival Holi

D’ailleurs, aucune boisson alcoolisée ne sera vendue sur les lieux.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Nikolai Chipovalov, responsable des communications, et Sanjay Patel, directeur de la programmation du festival Holi.

Color Run

Holi – Festival des couleurs n’est pas le premier évènement à Montréal où les participants s’aspergent de poudre de couleur. L’an dernier, le parc Jean-Drapeau accueillait encore la Color Run, une course de 5 km festive et non chronométrée. Lancées en 2012 aux États-Unis, les courses Color Run ont lieu un peu partout dans le monde, mais au Québec, la mode s’essouffle : aucun événement des séries Color Run ou Color Vibe n’y est organisé cette année.

Ce genre d’emprunt à la culture indienne est-il flatteur ? Ou est-ce plutôt une forme d’appropriation culturelle ?

L’appropriation culturelle implique généralement l’utilisation d’éléments culturels par une culture jugée dominante. Or, la culture indienne, issue d’une « histoire riche et complexe », est loin d’être menacée par la culture canadienne, nous a expliqué par courriel Sandeep Bhagwati, professeur de musique à l’Université Concordia. « L’imitation est la forme la plus sincère de flatterie, et je pense que les Indiens en général seront heureux d’aider les Canadiens à trouver la signification culturelle et la richesse esthétique qui font encore défaut à leur propre culture », souligne-t-il, avec une pointe d’ironie.

La Color Run et la version montréalaise du festival Holi sont des cas « familiers et inoffensifs » de la mondialisation des pratiques culturelles, estime Prashant Keshavmurthy, professeur associé en études perso-iraniennes à l’Université McGill.

« Et cela implique une dilution des significations du festival Holi, propres à l’Inde, au printemps et à l’hindouisme – dilution qui a aussi pris place en Inde, au cours des derniers siècles – et sa fusion avec d’autres festivités similaires dans le monde. » Au fond, ajoute-t-il, cela ne diffère pas de la conversion du yoga, à l’origine philosophique, en un exercice vaguement « spirituel ».