Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est à se demander s’ils n’ont pas lu à tour de rôle le manuel Comment devenir un vieux con en trois petites leçons. Des députés français, d’abord, qui n’ont pas attendu que les records de chaleur de juillet soient battus avant de s’indigner de l’invitation faite à une jeune militante écologiste, Greta Thunberg – « prophétesse en culottes courtes » –, de s’adresser à l’Assemblée nationale.

Le polémiste libertaire Michel Onfray, ensuite, qui a rajouté une couche de paternalisme dès le lendemain, au sujet de l’égérie de la lutte contre le dérèglement climatique. « Cette jeune fille arbore un visage de cyborg qui ignore l’émotion – ni sourire, ni rire, ni étonnement, ni stupéfaction, ni peine, ni joie », a écrit le célèbre philosophe à propos de Greta Thunberg. « Elle a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire : son enveloppe est neutre. Elle est, hélas, ce vers quoi l’Homme va. »

PHOTO PHILIPPE WOJAZER, ARCHIVES REUTERS

Greta Thunberg, jeune militante écologiste suédoise, est moquée par des commentateurs et des politiciens conservateurs.

Michel Onfray semble être, hélas, ce vers quoi l’Homme va. L’indicible connerie. Greta Thunberg est autiste. Ce qui se définit (selon le Larousse) par un trouble du développement neurologique caractérisé par une altération des interactions sociales, de la communication et du comportement. 

Ne rien trouver de mieux que de s’attaquer au physique d’une jeune autiste de 16 ans est non seulement minable, mais également digne d’un intimidateur de cour d’école. 

La moindre des choses, il me semble, lorsqu’on aborde ensuite le même sujet, est de se distancier de ces propos méprisants. Depuis une semaine, des chroniqueurs québécois font plutôt de la surenchère. Ils parlent de « prêche », alors qu’Onfray parle de « catéchisme », et prétendent comme lui que Greta Thunberg, avec sa campagne #fridaysforfuture, sert aux adolescents un « prétexte pour ne pas aller au collège ». Quelques-uns auraient été aperçus à une terrasse, buvant de la sangria. La belle vie…

Cette semaine, on a reproché à Greta Thunberg de se rendre au prochain sommet mondial sur le climat de l’ONU en voilier carboneutre, l’accusant de se donner en spectacle. Le candidat du Parti populaire du Canada Ken Pereira a même souhaité à la militante suédoise que le voilier fasse naufrage afin qu’elle puisse être secourue par un pétrolier. Ne cherchez plus : on a trouvé notre champion du monde.

PHOTO CHRISTIAN KRUG, ARCHIVES REUTERS

Greta Thuberg avec son père Svante et le navigateur allemand Boris Herrmann (à gauche)

Après avoir voulu dicter aux femmes ce qu’elles devraient et ne devraient pas porter, certains veulent désormais leur imposer une façon de voyager… « Voyons donc ! C’est logique qu’une fille aussi engagée qu’elle décide de voyager en voilier ! Si elle avait pris l’avion, ils l’auraient traitée d’hypocrite ! », me disait Fiston, 15 ans, cette semaine. Je ne saurais si bien dire.

Greta Thunberg a réussi à conscientiser des dizaines de millions d’adolescents comme elle, partout dans le monde. Des camarades de classe de Fiston, brillants, impliqués, convaincus, fouettent à leur tour les troupes, à l’échelle de leur école ou de leur communauté. En espérant faire évoluer les mentalités et le cours des choses. Aux yeux des détracteurs de Greta, la mobilisation mondiale qu’elle a inspirée s’explique par le fait que les jeunes militants sont facilement manipulables.

Ils ne critiquent pas les idées qu’elle défend. Il est plus facile de tirer sur la messagère que de s’opposer à un consensus scientifique mondial. Ils lui reprochent plutôt sa jeunesse, sa célébrité, son influence, son audace, son intégrité, son franc-parler. Ils lui reprochent aussi, sans le nommer, son autisme. Ils lui reprochent de ne pas assez sourire. Ils lui reprochent de ne pas être hypersexuée. Ils lui reprochent de voyager en voilier (à défaut de lui reprocher de prendre l’avion).

Le message sous-jacent ne pourrait être plus clair : une fille de 16 ans ne peut être aussi éloquente. Une fille de 16 ans ne peut penser tout ça par elle-même. Elle a forcément été récupérée par des groupes militants. On lui souffle les réponses à l’oreille. Elle n’est qu’une marionnette. Elle n’est qu’un cyborg. Elle n’est qu’une prophétesse en culottes courtes. Elle n’est qu’une fillette. Elle n’est qu’une femme. Tout son discours tient dans l’émotion, rien de ce qu’elle propose ne repose sur la raison. 

Ils répètent tous le même refrain à quelques variantes près, les uns après les autres, en se relayant dans une litanie de misogynie ordinaire.

Ils ne sont jamais plus hypocrites que lorsqu’ils banalisent des enjeux environnementaux urgents en les noyant dans un argumentaire populiste susceptible de plaire à leur public cible. Nous ne nions pas le réchauffement climatique, disent-ils en chœur, en rappelant dans la foulée qu’il n’y a pas que le capitalisme qui détruit la planète à petit feu. Ne laissons pas pour autant une jeune idéaliste prendre en otage l’économie mondiale. Qu’est-ce que la menace de la fin de l’humanité lorsqu’il y a des avantages politiques ou financiers à obtenir en ridiculisant une jeune autiste ? L’apocalypse annoncée, ce n’est pas de notre vivant !

Ils reprochent à Greta Thunberg de blâmer inutilement l’Occident. L’homme blanc, ce pôôôôvre homme blanc, baby-boomer méprisé par la jeunesse altermondialiste, est de nouveau pris à partie. Et l’Indien, lui ? Et le Chinois ?

Ils veulent des preuves scientifiques, ils veulent des faits. En voici : selon les plus récentes données du Forum économique mondial, le Canadien moyen est responsable de l’émission de presque 15 tonnes de CO2 par année, contre 6,5 tonnes pour un Chinois et 1,5 tonne pour un Indien. La moyenne mondiale dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques – constituée des pays les plus développés – est de 9 tonnes. Le Canada est sixième sur la liste mondiale des pays ayant la plus grande empreinte écologique par habitant, à quasi-égalité avec les États-Unis. Les pays du Golfe producteurs de pétrole trônent en tête, suivis de pays occidentaux (et l’Australie).

On ne niera pas les répercussions des industries ni celles du nombre d’habitants, qui font de la Chine et de l’Inde une importante partie du problème. Mais pourquoi nier notre responsabilité individuelle et collective, ici même au Québec ? Pourquoi ce tir groupé sur Greta Thunberg ? Pourquoi cet acharnement à tenter de la discréditer ?

J’ai une théorie (non, elle n’est pas scientifique). Greta les dérange parce qu’elle est une femme. Elle les dérange parce qu’elle ne partage pas leurs idées réactionnaires. Elle les dérange, surtout, parce que, malgré ses 16 ans, son message est porteur. Bien plus que leur message ne le sera jamais.