Les femmes seraient plus à risque de subir des blessures graves ou même fatales lors d’une collision frontale. Pourquoi ? Parce que les dispositifs de sécurité dans les automobiles sont conçus en fonction des hommes, avance une étude américaine. Une réalité qualifiée de « criminelle » par une chercheuse américaine.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Équipement de protection inadapté, téléphones trop grands, uniformes « unisexes » conçus pour les hommes, la liste des irritations que vivent les femmes pourrait être longue. Ne pas tenir compte des différences entre les deux sexes dans le design d’un produit peut même avoir des conséquences graves : l’utilisation de mannequins d’essai conçus d’après les mensurations moyennes des hommes rendrait les femmes plus vulnérables en cas d’accident de la route.

L’écart est notable : les femmes sont 73 % plus à risque de subir des blessures graves ou même mortelles que les hommes lors d’une collision frontale, selon une récente étude de l’Université de Virginie publiée plus tôt ce mois-ci. « Je ne suis pas surprise, je crois que c’est criminel », tranche Londa Schiebinger, directrice de Gendered Innovations in Science, Medecine & Engineering, une unité de recherche de l’Université de Stanford, en Californie, qui veut outiller les scientifiques et les ingénieurs quant aux différences de genre.

Je dis que c’est criminel parce que [les constructeurs automobiles] ont cette information et qu’ils n’agissent pas. On sait ce qui doit être fait pour que les gens soient en sécurité et on sait que les corps des femmes ne sont tout simplement pas modélisés comme il faut.

Londa Schiebinger, directrice de Gendered Innovations in Science, Medecine & Engineering

Les mannequins d’essai « féminins » – qui ne sont que des modèles masculins à échelle réduite, souligne Londa Schiebinger – ne reflètent pas la réalité des femmes américaines. Le modèle généralement utilisé, selon les chercheurs de l’Université de Virginie, fait 1,52 m (5 pi) et 50 kg (110 lb), alors que l’Américaine moyenne ferait plutôt 1,62 m (5 pi 3 po) et 77 kg (170 lb). « [Les constructeurs automobiles] n’ont pas tenu compte de la biomécanique des femmes et de leur corps », ajoute la chercheuse de l’Université de Stanford.

Il n’a pas été possible d’obtenir une entrevue auprès de Transports Canada pour discuter des conclusions de l’étude américaine. L’organisme fédéral a toutefois assuré par courriel que la sécurité était sa « priorité absolue », et les recherches ainsi que les essais sur la résistance aux impacts « tiennent compte des impacts en fonction du sexe » et aussi des différences de poids et de taille pour les femmes, les hommes, les bébés et enfants de différents âges.

La référence : l’homme

L’étude américaine n’est pas la seule à soulever le risque accru pour les femmes lors d’accidents de voiture. Caroline Criado Perez le souligne aussi dans son essai Invisible Women, Exposing Data Bias in a World Designed for Men qui, exemples à l’appui, défend l’idée que le monde dans lequel on vit a été conçu pour les hommes. Que du gilet pare-balle aux sièges des chauffeurs d’autobus en passant par l’établissement de normes d’exposition à certains produits toxiques, bien des choses ont été pensées sans égard aux différences entre les sexes.

« Dans le domaine des technologies, la présomption que les êtres humains de référence sont des hommes règne en maître », a écrit l’autrice, en février, dans le quotidien britannique The Guardian. Elle donne ensuite l’exemple d’une application développée par Apple qui permettait de surveiller une foule de choses comme la pression artérielle, le nombre de pas et le niveau d’alcool dans le sang. « Mais, comme l’ont souligné bien des femmes à l’époque, [Apple] a oublié un détail crucial : un calendrier de règles », souligne-t-elle.

Tenir compte des différences de genre dans la conception des produits ou dispositifs n’est pas courant pour une raison toute simple, selon Londa Schiebinger : ce n’est pas enseigné. « Les écoles d’ingénierie comme Stanford ou Georgia Tech doivent enseigner la base des différences entre les hommes et les femmes ainsi que les différences ethniques dans les cours de base, juge-t-elle. Ce n’est pas suffisant d’avoir un cours séparé à ce sujet quelque part ailleurs dans le cursus. »

La chercheuse américaine précise que la santé est le domaine qui a connu les plus nettes améliorations. « Maintenant, dans bien des pays, il n’est pas possible de recevoir des fonds publics si tes recherches n’incluent pas toute la population, dit-elle. Il n’est plus socialement acceptable que les médicaments soient moins efficaces ou causent plus d’effets secondaires ou de morts chez les femmes parce qu’ils ont été testés sur des hommes. »

D’autres différences de genre

Climatisation sexiste

Une étude néerlandaise a conclu que la climatisation des immeubles de bureaux était ajustée en fonction de la température corporelle des hommes, qui est plus élevée que celle des femmes. Ainsi, les environnements de travail seraient au moins 3 °C trop froids pour les femmes. « À mon avis, c’est du sexisme », a conclu le chercheur Boris Kingma, de l’Université de Maastricht, en entrevue avec La Presse en 2015.

Outils pour hommes

« Les outils d’usage commun comme les clés [à tuyau ou anglaises, par exemple] ont tendance à être trop grands pour que les mains des femmes puissent les agripper fermement », a noté le New York Committee for Occupational Safety & Health, cité par le quotidien britannique The Guardian. Conçues d’après des mensurations masculines standard, les lunettes de protection seraient aussi inadaptées aux femmes, comme aux hommes de diverses minorités ethniques, selon le même texte, signé par Caroline Criado Perez, auteure d’Invisible Women.

Reconnaissance faciale

Wired a rapporté récemment que des tests menés sur l’algorithme de reconnaissance faciale Idemia (utilisé par des services de police en France, aux États-Unis et en Australie, selon le magazine) avait plus de mal à identifier correctement les visages de femmes que ceux des hommes, surtout si ces messieurs sont blancs. Le taux d’erreur est par ailleurs 10 fois plus élevé pour les femmes noires (1 sur 1000) que pour les blanches (1 sur 10 000).