Il y a un an, Peter Georgiou ne savait pas nager. Hier, avec cinq autres pères, il a plongé dans une piscine publique et donné son premier spectacle de nage synchronisée.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Ce qui, au départ, avait été lancé comme une boutade est devenu un défi que ces pères ont décidé de relever, autant pour le plaisir que pour mettre en lumière le club de natation artistique Synchro Saint-Laurent, celui de leurs filles, dont c’était hier le spectacle de fin d’année.

« Ils tripent à briser les tabous tout en faisant du sport et en créant une super camaraderie », m’explique la présidente du club, Laila Bouali, qui trouve ces papas bien courageux. Elle a raison. Ils n’ont certainement pas peur de se mouiller. Même si, à les voir claquer des dents à l’entraînement, sur la musique de Stayin’ Alive, l’eau n’est pas chaude…

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Lorsque Laila Bouali m’a parlé de ce sympathique projet, j’ai spontanément pensé au film Le grand bain de Gilles Lellouche, énorme succès populaire en France (avec Benoit Poelvoorde, Guillaume Canet, Philippe Katerine et Mathieu Amalric), qui a pris l’affiche l’automne dernier. C’est l’histoire de huit Français dans la quarantaine-cinquantaine qui décident de se mettre à la nage synchronisée afin de représenter leur pays aux championnats du monde.

Aucun des papas de Saint-Laurent, à ma grande surprise, n’a vu le film. C’est plutôt un groupe de pères de Winnipeg, inscrit l’hiver dernier à une compétition de natation artistique, qui les a inspirés à faire le grand saut (dans la piscine du complexe sportif de Saint-Laurent). Ils étaient bénévoles dans une compétition de leurs filles – des préadolescentes et adolescentes de 9 à 13 ans – lorsque l’un d’entre eux a proposé, mi-sérieux, mi-badin, qu’ils forment leur propre équipe.

Ce fut l’étincelle. Depuis un mois et demi, ils s’entraînent chaque semaine. Je suis allé à leur rencontre le week-end dernier, à l’occasion d’une répétition de leur chorégraphie. Et j’ai retrouvé par hasard Peter, un ami du secondaire que je n’avais pas revu depuis 30 ans. « Mes enfants se moquaient de moi parce que je ne savais pas nager, m’a-t-il confié. La première fois que j’ai sauté dans la piscine l’an dernier, j’avais des flotteurs aux bras ! » Aujourd’hui, c’est avec beaucoup plus d’assurance qu’il s’élance dans l’eau et exécute des figures sur le dos, en formation avec ses camarades, sous le regard à la fois amusé et admiratif de sa fille, qui s’entraîne avec son équipe à quelques mètres.

Le club Synchro Saint-Laurent, dont Peter est le trésorier, ne comptait que 20 nageuses il y a deux ans, lorsqu’il a intégré un volet compétitif. Il compte désormais près de 70 athlètes et aimerait attirer des garçons. Le groupe des moins de 12 ans, celui de la fille de Peter, a remporté récemment la médaille d’argent des championnats provinciaux, dans la catégorie « apprenties ».

À l’évidence, les filles, qui s’entraînent 12 h par semaine, ont un tout autre niveau que leurs pères, qui ont découvert à la dure les exigences de ce sport méconnu, souvent caricaturé, voire méprisé.

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Pour l’essentiel de leur chorégraphie, les papas ont les pieds bien appuyés au fond de la piscine. Ils compensent un certain manque d’agilité – certains diraient de grâce – par un supplément de volonté… et d’humour.

« Il faut avoir un sens de l’humour ! », reconnaît Srdjan Jovanovic, chargé de compter les mesures pendant que le groupe – composé essentiellement d’ingénieurs – longe la piscine, à la queue leu leu, aux premières notes de l’hymne disco des Bee Gees. Ils sont tous d’accord, même s’ils ont aussi à cœur de bien réussir leur exercice… et de ne pas faire honte à leurs enfants ! 

« On ne veut surtout pas ridiculiser le sport, dit Martin Charron, qui a des airs de Guy Jodoin. La dernière chose qu’on voudrait, c’est arriver en clowns. On travaille fort ! »

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Ils sont pour le moins appliqués. Ils écoutent attentivement les conseils de leur coach Nancy Bélanger, qui tient la cadence, leur fait signe de sourire – en pointant ses dents avec son index –, de se tenir bien droits et de suivre les mouvements du chef de file, Isaac Zeitouné. « L’important, c’est d’être synchros. Même si celui qui est devant s’est trompé, il faut le suivre ! », leur dit-elle.

Ils reprennent leur chorégraphie de plus belle, forment un cercle côte à côte, couchés sur le dos, battent des pieds. Puis, au rythme de la musique, lèvent le bras gauche, puis le droit, hochent la tête d’un côté et de l’autre. Leur numéro, rudimentaire mais efficace, se termine par une culbute.

Aussitôt, ils discutent de leur performance, des ajustements à faire, des ratés, des bons coups, avant de rejoindre leur coach sur le bord de la piscine. « Comme je le dis aux filles, je veux des 10 ! dit-elle. Il faut que chaque mouvement soit parfait. Pas le droit de relâcher, jamais ! »

Après le quatrième et dernier enchaînement, les filles applaudissent spontanément leurs pères. Ce n’était pas gagné d’avance. « Ma fille était un peu gênée au début », confie en riant Mihai Pricop. 

« On a tous un bagage culturel différent, mais on se rejoint parce qu’on est des papas fiers de nos filles », m’explique Martin Charron.

La sienne, dit-il, s’applique depuis quelques semaines à lui montrer des exercices d’assouplissement. « On se découvre des abdos ! »

L’entraînement est presque terminé. Un autre père d’une nageuse du club s’avance vers le groupe, intrigué par ce qu’il vient de voir. Il n’est pas le seul. « Tu te joindras à nous l’an prochain ! », lui lance Ugo Tremblay, qui a la silhouette d’un jeune homme de 30 ans. L’autre papa agrippe son ventre à deux mains pour lui faire comprendre qu’il faudrait d’abord qu’il se remette en forme.

« Toi aussi, tu devrais venir dans la piscine. Je suis sûr que t’as ton maillot ! », me dit Martin à son tour. Comique, va. Je vous ai dit que je les trouvais courageux ?