C’est une séquence à la fois triste et attendrissante. La semaine dernière, le très populaire joueur de soccer portugais Cristiano Ronaldo a publié sur les réseaux sociaux une courte vidéo où il joue au ballon avec son fils Mateo, qui n’a pas encore 2 ans.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Mignon, vous dites ? Évidemment. Sauf que derrière le garçon, manifestement doué, se trouve sa sœur jumelle, Eva, qui mime les mêmes mouvements que son frère lorsqu’il reçoit et renvoie le ballon, sans jamais y toucher. Eva aussi aimerait jouer, de toute évidence, mais son père n’a pas la présence d’esprit de l’inclure dans le jeu. Il n’a de mots d’encouragement que pour son fils.

De guerre lasse, Eva ramasse un petit balai par terre et va le ranger dans un chariot, sans même que son père ne s’en rende compte. Le fils porté aux nues, la fille ignorée souverainement. Le fils digne de jouer avec son père, la fille réduite aux tâches ménagères. Il n’en fallait pas davantage pour que plusieurs accusent Ronaldo d’être sexiste, machiste et de perpétuer les stéréotypes de genre en élevant ses enfants.

« Et sa sœur, elle compte pour du beurre ? », a notamment demandé l’ancien joueur international français Vikash Dhorasoo sur Twitter. La vidéo de 50 secondes a été vue plus de 25 millions de fois en une semaine sur le réseau social préféré de Donald Trump, et tout autant sur Instagram. Elle a du reste donné naissance au mot-clic #EvaTambienQiuereChutar (Eva aussi veut tirer), sous lequel de nombreuses féministes ont fait valoir leur indignation cette semaine. Le ressac n’a pas tardé, les masculinistes ont accusé les « féminazies » d’être des empêcheuses de jouer au ballon rond. Et vive les réseaux sociaux…

À sa décharge, Cristiano Ronaldo est bête comme ses deux pieds. C’est un mégalomane à l’ego surdimensionné, obsédé par ses biceps, ses abdominaux et ses cheveux gominés. Un douchebag archétypal, avec ses t-shirts serrés, ses chaînes en or et ses voitures sport ostentatoires. C’est aussi, cela dit, un joueur de soccer phénoménal, l’un des meilleurs de l’histoire du plus populaire des sports, adulé – ou détesté, c’est selon – partout sur la planète.

CR7 – le surnom qu’il s’est lui-même donné – ne fait pas la manchette que pour ses exploits sportifs. L’automne dernier, il a été accusé d’avoir violé une femme dans un hôtel de Las Vegas en 2009 (ce qu’il nie catégoriquement).

Le Portugais est père de quatre enfants, dont Eva et Mateo, nés en juin 2017 d’une mère porteuse. Revenons d’ailleurs à Eva, condamnée à fendre l’air dans son pyjama une pièce, pendant que son frère reçoit les accolades paternelles. Ses tentatives vaines d’être acceptée dans le cercle masculin, son incapacité à y trouver sa place, son éventuel retrait du jeu sont malheureusement à l’image de ce que vivent non seulement des fillettes, mais aussi beaucoup de femmes dans notre société.

Oui, j’oserais dire qu’il s’agit d’une métaphore du patriarcat. N’en déplaise aux masculinistes de tout acabit. Le garçon se fait dire, dès son plus jeune âge, qu’il est doué, qu’il est bon, qu’il sera le meilleur. La fille, en revanche, doit constamment faire ses preuves en combattant quantité de préjugés. Ce n’est pas pour rien que dès l’âge de 6 ans, les filles ne se projettent plus de la même façon dans l’avenir (elles ne rêvent plus, par exemple, de devenir présidente des États-Unis), selon une étude du département de psychologie de l’Université de l’Illinois, publiée en 2017.

Les effets des stéréotypes de genre ne se limitent pas aux conséquences du fait de peindre une chambre d’enfant en rose ou en bleu.

Les stéréotypes de genre font en sorte que dès le début de l’école primaire, des filles sous-estiment leurs capacités et finissent plus tard par croire qu’elles n’ont pas les atouts nécessaires pour aspirer à des postes qui requièrent des capacités intellectuelles supérieures (dans le monde scientifique, par exemple).

En contrepartie, les garçons, davantage encouragés par leur milieu familial et scolaire – bref, par la société –, surestiment souvent leurs capacités. Malgré le fait que les filles réussissent généralement mieux qu’eux à l’école…

Cela expliquerait en partie pourquoi les disciplines scientifiques – celles touchant à l’intelligence artificielle, notamment – sont largement dominées par des hommes. Et qu’une scientifique de la trempe de Katie Bouman qui, à 29 ans, a contribué à faire en sorte que la première photo d’un trou noir puisse être prise, demeure l’exception qui confirme la règle.

Quel rapport avec Cristiano Ronaldo ? L’image du pied de sa fille Eva se balançant dans le vide évoque la manière dont les parents aussi se projettent (ou pas) dans le succès de leurs enfants. Voilà des jumeaux de 22 mois : un garçon et une fille ayant tous les deux, on peut le présumer, un bagage génétique favorable à la réussite sportive. Eva, comme son frère, a les bons réflexes devant le ballon qui s’approche. Son frère est encouragé à jouer alors qu’elle est écartée du jeu. Ce n’est pas sans conséquence.

Cette courte vidéo, certes d’apparence banale, montre comment on élève différemment les filles et les garçons. Même inconsciemment, avec nos préjugés inconscients et nos a priori. Pour le meilleur et pour le pire. Cristiano Ronaldo a partagé la vidéo sans se poser de questions, et ne l’a pas retirée après avoir enflammé les réseaux sociaux, ce qui laisse entendre qu’il n’y voit aucun problème. Et pourtant… La réflexion sur les stéréotypes de genre ne doit pas être son genre.