Après le rangement à la japonaise, le bien-être danois, voici le flair coréen, dit nunchi. Un sixième sens, à mi-chemin entre l’empathie et le tact, plus proche de l’intelligence émotionnelle que de l’intelligence tout court. Bref, accessible à tous. Pourquoi s’en priver ?

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est là la thèse du Livre du nunchi, le secret coréen du bonheur et du succès, publié ces jours-ci aux Éditions de l’Homme. Nous avons rencontré son autrice, Euny Hong, de passage à Montréal, hier midi, pour jaser bonheur, réussite et, bien sûr, nunchi. Un mot accrocheur qui promet de faire jaser. Et, bien franchement, sur lequel on aurait tort de lever le nez.

Pour commencer, une précision. Non, ce Livre du nunchi n’est pas, malgré les apparences, un énième livre de psycho pop comme chaque nouvelle saison sait si bien nous en apporter. Après l’art d’épurer enfin son royaume intérieur, le nunchi n’est pas une nouvelle « lubie asiatique », se défend d’ailleurs l’autrice, dès les premières pages du livre. D’abord, le mot, qui signifie littéralement l’art de « mesurer (chi) avec les yeux (nun) », existe dans la langue coréenne depuis la nuit des temps, et des générations de Coréens ont été élevés ainsi.

Il serait même la source du succès économique, financier, culturel de la Corée du Sud, puissance cool du moment, faut-il le rappeler. Une puissance qui, il y a 50 ans à peine, après une guerre sanglante, faisait partie du tiers monde. « La stratégie de l’exportation, c’est la base de l’économie coréenne », souligne l’autrice, à qui l’on doit un autre ouvrage sur le sujet (The Birth of Korean Cool). Et pour savoir ce que les gens vont vouloir importer, encore faut-il « anticiper », dit-elle. Pour ce faire, vous l’aurez compris : il faut avoir ce fameux nunchi…

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Euny Hong

Il y a une expression en français qui correspond exactement au nunchi : prendre la température d’une situation. C’est l’art de percevoir les sentiments et les pensées des autres.

Euny Hong, autrice du Livre du nunchi

Euny Hong s’exprime dans un français impeccable. C’est que la journaliste new-yorkaise (élevée à Chicago en anglais, puis parachutée en Corée à 12 ans, où elle a appris la langue en une année scolaire à peine) est aussi correspondante pour une télé française (France 24), nous dit-elle le plus naturellement du monde, tout en nous demandant si son débit n’est pas trop rapide et en remerciant la serveuse pour son verre d’eau.

« Le nunchi, c’est un moyen d’être branché sur l’ambiance d’une pièce », poursuit-elle, visiblement personnellement branchée sur son environnement.

Manquer de nunchi

Si l’art d’avoir du nunchi peut être subtil à saisir, le manque de nunchi, à l’inverse, est une évidence. Pensez à tous ces gens maladroits, sans retenue, qui mettent les pieds dans les plats, parlent trop fort et font rire (jaune). Tous ces gens qui nous mettent mal à l’aise et qu’on fuit comme la peste. Qui, socialement, ne l’« ont pas », comme on dit. Et professionnellement, pas davantage. Sans jamais comprendre pourquoi.

Sans nunchi, la vie est un mystère. Vous perdez le contrôle : pourquoi je n’ai pas de promotion, pourquoi je n’ai jamais d’augmentation salariale, pourquoi les gens m’évitent ?

Euny Hong

L’intérêt du nunchi, c’est cela : « naviguer la société », résume Euny Hong. Mieux, insiste-t-elle, c’est à la portée de tous. Bonne éducation, argent ou pas. « Tout le monde peut le faire. Si vous n’avez pas d’argent, vous n’êtes pas éduqué, vous êtes introverti, extraverti, tout le monde peut. Il suffit d’utiliser ses oreilles et ses yeux… » Ça a l’air si simple, dit comme ça, n’est-ce pas ?

Permettez ici une confidence. Avant de rencontrer une experte en flair et en intelligence émotionnelle, il est évident qu’une journaliste ressent un léger stress. L’impair nous guette, c’est sûr. Et s’il fallait qu’on fasse preuve d’un manque flagrant de nunchi ? Malaise.

Pour mettre les chances de notre côté, nous avons donc bien lu les 200 pages de son livre, et surtout retenu les huit règles du fameux nunchi (tout particulièrement l’importance de prendre une « pause » avant d’entrer dans une pièce, de flairer l’ambiance, question de s’y glisser sans faire de vagues). C’est noté : pour ne pas manquer de nunchi, il faut écouter et regarder les autres avant de prendre la parole. Surtout : ne pas trop parler. On fait ici aussi bien attention de ne pas sortir notre téléphone parce que c’est écrit que « le pire ennemi du nunchi », c’est le cellulaire. Pour cause : comment flairer le monde qui nous entoure quand on a le nez devant un écran ?

Signe (à nouveau) qu’elle maîtrise totalement sa matière, Euny Hong pouffe de rire quand on lui confie enfin notre appréhension. « Moi aussi ! C’est pareil ! Je suis censée être l’experte, mais en même temps, je suis hyper maladroite ! Qu’est-ce qui va arriver si je renverse ma tasse de café ? », se demande-t-elle avant chaque entrevue. On éclate de rire. La glace est brisée. Et devinez quoi ? Cette glace brisée, cette atmosphère à propos, ce ton juste en harmonie avec le nôtre, adopté subtilement et quasi instantanément, c’est ça, le nunchi. C’est exactement ça.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DE L’HOMME

Le livre du nunchi, le secret coréen du bonheur et du succès, d’Euny Hong

Le livre du nunchi, le secret coréen du bonheur et du succès Euny Hong
Les Éditions de l’Homme
201 pages
En librairie