Il suffit de taper #tofino dans l’outil de recherche d’Instagram pour qu’instantanément nos yeux se mettent à vagabonder d’une photo de vagues parfaites dans la baie Clayoquot à une photo de forêt brumeuse de l’île de Vancouver. Inspirée par cette beauté mythique, Melissa Colleret a déplacé ses pénates dans l’île de Vancouver il y a deux ans. Et pour la première fois, elle s’est « débranchée ».

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« J’ai décidé de prendre un mois sans réseaux sociaux pour pouvoir vraiment m’intégrer dans une nouvelle communauté. Parce que je réalisais que les réseaux sociaux, ironiquement, ça m’isolait », raconte Melissa Colleret, une coach de vie qui utilisait les médias sociaux tant pour son entreprise qu’à des fins personnelles.

PHOTO FOURNIE PAR MELISSA COLLERET

Melissa Colleret, coach de vie

« Après 30 jours, je ne me suis pas ennuyée, mon entreprise n’en a pas souffert et ça m’a forcée à me concentrer sur ma vie à moi », se rappelle la femme de 34 ans, qui dès lors a décidé de reproduire cette cure numérique annuellement.

À l’ère où les écrans mènent nos vies – 91 % des Canadiens utilisent l’internet, selon les données 2018 de We Are Social et de Hootsuite –, les « débranchements », souvent appelés « détox numérique », gagnent en popularité. Leurs raisons sont multiples, tous comme leurs bénéfices.

« Ça commencer à émerger. Des gens remettent [leur consommation] en question, observe Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance. Certaines personnes vont faire une détox pour faire une prise de conscience. Elles vont cesser d’utiliser une ou plusieurs technologies pendant quelques jours, une semaine, un mois… Ça peut être un exercice intéressant pour prendre conscience de l’utilisation qu’elles en font. »

Branchés 6 heures sur 24

Le quart d’une journée. C’est le temps moyen que les Canadiens passent en ligne chaque jour (5 h 55 min, selon les plus récentes données sur le sujet). Et ça ne va pas en diminuant. En 2018, la proportion de Canadiens actifs sur au moins un réseau social a augmenté de 9 % par rapport à l’année précédente.

« L’idée, ce n’est pas de démoniser l’utilisation des technologies, nuance Marie-Anne Sergerie. Chacun a des besoins différents, tous n’ont pas le même travail et certains exigent de rester en contact. Il faut regarder ce qui pose problème et voir comment la personne se sent et quelle place elle souhaite que les technologies aient dans sa vie. »

Dans des cas extrêmes, des utilisateurs peuvent développer une réelle dépendance à une application, à un site internet, à un appareil mobile. Or, l’abstinence n’est pas la solution privilégiée par la spécialiste. « La détox numérique, un peu comme pour celle de la consommation de substances, va générer des symptômes de manque », dit la Dre Sergerie, psychologue. Elle cite en exemple une irritabilité et une anxiété accrues. Souvent, dit-elle, la dépendance masque en fait un problème plus profond. « Si quelqu’un a des insatisfactions dans son couple, il peut se sentir désiré [sur les réseaux sociaux], explique-t-elle, mais à la base, le problème, ce sont les insatisfactions dans le couple. » Arrêter de fréquenter les réseaux sociaux ne réglera pas ces problèmes.

Retour aux sources

Dans une moindre mesure, l’utilisation des réseaux sociaux est souvent une façon simple et rapide de passer le temps, qui s’installe parfois insidieusement dans notre quotidien. Et prendre du recul permet de découvrir d’autres champs d’intérêt ou de renouer avec d’anciennes passions.

« Si on veut peindre, ça prend plus de temps : sortir l’équipement, s’installer, nettoyer… Les gens se tournent plutôt vers leur téléphone et ça devient une habitude. Les gens ne s’en rendent plus compte », soulève Mme Sergerie.

« Il est important de prendre le temps de s’arrêter sans tout débrancher et de se demander : est-ce que je peux faire la file sans mon téléphone, m’ennuyer, réfléchir, parler avec la personne à côté de moi ? Il faut saisir les petites occasions du quotidien et prendre du recul pour s’observer. » — Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialiste en cyberdépendance

Melissa Colleret conseille de bien délimiter des zones pour le téléphone à la maison, et de revenir aux appareils unifonctionnels, comme un réveille-matin.

« Je dis [à mes clients] de trouver une place à leur appareil et de s’assurer qu’il reste là, comme les bons vieux téléphones à fil. Tes bas vont dans un tiroir, ton téléphone n’est pas censé aller dans la salle de bains ou sur la table de chevet », raconte la coach de vie, qui invite de plus en plus sa clientèle à faire une pause des technologies pour « se remettre en position de contrôle ».

« J’aide les gens à créer leur avenir, mais l’avenir, il se crée dans le moment présent et les réseaux sociaux nous en empêchent », observe Melissa Colleret. 

« Pendant ma première cure de 30 jours, j’ai réalisé que je regardais des choses en me disant que ça ferait un beau post », se remémore Melissa, qui a alors compris à quel point son cerveau avait été sournoisement reprogrammé par cette réalité virtuelle.

En avril dernier, elle a décidé de « tirer la plogue ». Pour de bon. Fini Facebook, fini Instagram. Son temps, elle le consacre désormais à ses proches, auxquels elle téléphone ; à son entreprise, par son site internet et les courriels uniquement ; et à ses fidèles clients, qui la suivent, qu’elle soit branchée ou pas.

« Je n’ai aucune intention d’y revenir, assure-t-elle, plus d’un mois plus tard. J’aime le fait que quand je vois une amie, je veux vraiment savoir ce qui se passe dans sa vie, de vive voix. Et vice versa. C’est beau ! »

Et Tofino ? Son séjour a été de courte durée ; les images qu’elle avait vu défiler sur les réseaux sociaux et qui la faisaient rêver n’étaient que les parcelles d’une réalité qui, dans son ensemble, ne lui convenait pas.