(LONDRES) Le Royaume-Uni a choisi la méthode forte pour empêcher ses jeunes d’avoir accès à la pornographie sur l’internet : dès l’été prochain, il obligera les internautes du pays à prouver leur majorité avant de se rincer l’œil.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Exit les simples cases où chacun peut s’inventer une date de naissance. À partir de juillet, les sites pornographiques devront exiger une carte de crédit (même si leur contenu est gratuit), un numéro de carte d’identité gouvernementale ou une autre preuve d’âge de tout internaute britannique. Autre option : se rendre dans un dépanneur où un commis vérifiera physiquement votre âge avant de vous remettre un coupon numéroté.

Bonne façon de protéger les enfants d’une exposition prématurée à ces sites ou tentative désespérée par un gouvernement de « technonuls » dépassés ? Les experts sont divisés sur le projet, une première en Occident.

« Facteur de risque »

Plus du quart des enfants britanniques de 11 et 12 ans avouent avoir regardé du contenu pornographique, dont beaucoup accidentellement, suggère une étude réalisée auprès de 1000 jeunes par une équipe de scientifiques de la Middlesex University, à Londres, en 2016.

« Pour certains d’entre eux, ça peut représenter un facteur de risque pour leur développement et leur sécurité », explique à La Presse le Dr Andrew Monaghan, coauteur de l’étude et chercheur à la Middlesex University. Il souligne que certains d’entre eux peuvent être tentés de diffuser des photos de leur corps ou acquièrent une vision faussée de la sexualité.

Plusieurs organismes à but non lucratif se réjouissent du projet du gouvernement, dont la National Society for the Prevention of Cruelty to Children (NSPCC).

« L’exposition à du contenu pornographique peut avoir un impact négatif sur la vision qu’auront les jeunes de leur sexualité, de leur image corporelle et sur les relations amoureuses. Nous en avons régulièrement la preuve à travers notre ligne téléphonique d’aide aux jeunes. » — La NSPCC, par courriel

« Nous voulons que le Royaume-Uni devienne l’endroit le plus sûr dans le monde pour les enfants qui naviguent sur l’internet, et ces nouvelles mesures vont nous aider à atteindre cet objectif », a déclaré la ministre responsable de la Culture numérique, Margot James, en confirmant la semaine dernière l’entrée en vigueur prochaine de la loi.

Placer un cadenas virtuel sur les sites pornographiques pour les garder hors de portée des jeunes constitue un pas dans la bonne direction pour leur santé, croit Giuseppe Picuccio, psychologue à l’hôpital Nightingale de Londres, qui traite des mineurs et des jeunes adultes pour des problèmes liés à leur sexualité.

« La pornographie fait en sorte que certains jeunes ont des visions faussées quant à la nature des relations interpersonnelles et intimes, mais aussi quant à leur propre corps », jusqu’à leurs organes génitaux, a-t-il dit en entrevue téléphonique. Et ces perceptions arrivent souvent à une période où ils traversent une période de changements profonds dans différentes sphères de leur vie. « Il y a une forme de dépendance qui se développe. Et ça commence de plus en plus jeune, c’est ce que je constate. »

Cette dépendance peut avoir un autre effet pervers chez les ados, à force de visionnement de contenu pornographique, a expliqué M. Picuccio : une désensibilisation intervient, ce qui force le jeune à consulter des images toujours plus extrêmes et plus nocives.

En ce sens, « c’est une bonne idée de restreindre l’accès, mais ça doit venir avec une forme d’éducation sexuelle », a-t-il souligné.

Efficacité incertaine

Pour le chercheur Andrew Monaghan aussi, la solution du gouvernement britannique est « innovante » et part d’une bonne idée. Elle pourrait toutefois se frapper au mur de la réalité.

« L’intention est bonne : protéger des individus jeunes et vulnérables en les empêchant de voir des choses qu’ils ne devraient pas voir, dit-il. On ne doute pas de leur bonne volonté, mais l’efficacité de la mesure est loin d’être certaine. »

L’avocat Myles Jackman, qui se spécialise dans les causes liées à l’obscénité et à la sexualité, résume les critiques que s’attire le blocus planifié par Londres : « Ça pose des problèmes pour la vie privée, pour la sécurité des jeunes et pour la liberté d’expression. »

Me Jackman s’inquiète notamment du fait que, comme les internautes doivent fournir des données qui les identifient personnellement, leur historique de navigation subséquent (et donc leurs préférences sexuelles) pourrait faire l’objet d’une fuite. Il cite en exemple le site de rencontres infidèles Ashley Madison, dont les données internes se sont retrouvées dans l’espace public en 2015.

« Dans ce cas, il y a même eu des suicides », souligne-t-il. Il s’inquiète aussi du fait que les jeunes Britanniques puissent rapidement trouver des façons de contourner la barrière imposée par l’État avec des outils informatiques qui pourraient les rapprocher de sites peu recommandables sur le Dark Web.

MindGeek, l’entreprise montréalaise qui possède les géants PornHub et YouPorn, promet de respecter la loi, même si elle estime que la barrière « aura très certainement un impact » sur la fréquentation des sites « en raison des inconvénients créés pour les utilisateurs », a indiqué le porte-parole Rob Cassady dans un courriel à La Presse. « Nous craignons que les nouvelles mesures poussent des internautes vers des sites qui ne respectent pas les règles. » MindGeek utilisera (et commercialisera) AgeID, une plateforme de vérification approuvée par Londres. Celle-ci n’amassera aucune donnée et ne peut donc pas être victime d’une fuite, assure l’entreprise. 

Chiffres

28 % : Au Royaume-Uni, 28 % des enfants de 11 et 12 ans ont déjà vu de la pornographie, comparativement à 68 % des 15-16 ans

42 % : Proportion des adolescents de 15 et 16 ans qui ont dit vouloir reproduire des gestes vus dans du matériel pornographique.

Source : Étude réalisée auprès de 1000 jeunes par une équipe de scientifiques de la Middlesex University, à Londres, en 2016

Éduquer plutôt qu’interdire

PHOTO FOURNIE PAR ANDRÉA SCHNELL

Andréa Schnell, spécialiste en éducation aux médias, chez Habilo Médias, doute de l’efficacité de la politique britannique en matière de contrôle de la consommation de porno chez les jeunes. 

Andréa Schnell est spécialiste en éducation aux médias, chez Habilo Médias, le centre canadien de littéracie numérique. L’experte, établie à Ottawa, doute que la politique britannique envisagée soit réaliste ni même souhaitable. « Ça vaut la peine d’examiner le résultat, nuance-t-elle en entrevue. Mais je ne pense pas que ça marchera. »

C’est que les documents ici requis (carte de crédit, carte d’identité, etc.), afin d’accéder aux sites classés XXX, en plus de soulever plusieurs questions en matière de protection de la vie privée, sont facilement falsifiables.

Un jeune le moindrement habile (et déterminé) pourrait aussi avoir recours à un réseau virtuel privé (dit VPN dans le jargon) pour contourner l’interdit exclusif au Royaume-Uni (en simulant une connexion d’un autre pays), croit-elle. « Si un enfant est à l’affût de la technologie numérique, c’est sûr qu’il va être en mesure de le faire. »

Surtout, poursuit l’experte canadienne, les recherches d’Habilo Médias démontrent qu’en matière de consommation de pornographie chez les jeunes, la ligne dure n’est peut-être pas la plus efficace qui soit.

« La meilleure chose à faire, c’est de garder la communication ouverte avec l’enfant. »

Elle rappelle l’importance de parler de ces sujets en famille, mais aussi d’élargir la réflexion, afin d’amener les jeunes à réfléchir de manière critique aux stéréotypes et messages implicites ici véhiculés. Par exemple : on parle du plaisir de qui ? Est-ce partagé ou axé vers une personne en particulier ?

Les recherches démontrent en outre que, dans les familles où il y a des règles claires en matière de sites appropriés (ou non) à consulter, les jeunes sont moins susceptibles de chercher de la porno. « On ne dit pas que ça ne va jamais arriver, nuance Andréa Schnell, mais ce sera moins fréquent. »

Parce qu’il faut être réaliste : « Les enfants et les adolescents sont curieux, et c’est tout à fait normal. Probablement qu’ils vont aller jeter un coup d’œil [aux sites pornos]. Mais si on leur offre un point de vue critique dès leur plus jeune âge, conclut-elle, probablement qu’ils seront moins susceptibles d’être influencés par les stéréotypes présentés. » Et n’est-ce pas là l’objectif, après tout ?