D’un côté, on se pâme devant La Joconde et les autres peintures de Léonard de Vinci. De l’autre, on salue ce scientifique dont le génie inventif s’est exprimé à travers ses notes et dessins. Et si l’art avait permis à Vinci de parfaire ses connaissances scientifiques ?

André Duchesne
André Duchesne La Presse

On s’étonne encore aujourd’hui de voir Léonard de Vinci être doué à la fois pour la peinture et pour toutes les sciences. Un peu comme s’il était l’ultime érudit universel.

Après tout, ne lui a-t-on pas attribué une foule d’inventions ? De la machine volante au sous-marin, du char d’assaut à la camera obscura en passant par le parachute et d’autres engins si avant-gardistes qu’ils étaient impossibles à construire à son époque !

Or, derrière cette inventivité et cette curiosité incontestables, Vinci explorait en fonction d’un principe bien de son temps : l’art servait la science en tant que moyen essentiel d’observation et de compréhension des phénomènes naturels. Ce n’est pas sans raison qu’on utilisait l’expression « philosophes de la nature » pour évoquer ceux qu’on appelle de nos jours des scientifiques.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Denis Ribouillault dans son bureau de l’Université de Montréal

« Pour Léonard de Vinci, la peinture constitue un moyen de représenter toutes les choses. Mais ce n’est pas une fin en soi, analyse Denis Ribouillault, professeur et responsable des études supérieures en histoire de l’art à l’Université de Montréal. À la Renaissance, mais surtout chez Léonard, le dessin et la peinture sont des moyens de connaissance. »

« Il laissait plus de traces que les autres parce qu’il était à la fois théoricien et artiste, dit Eva Struhal, professeure au département des sciences historiques à l’Université Laval et spécialiste de la Renaissance. Son art lui a permis de préciser les recherches qu’il menait sur la nature. »

Micro, macro

Prenons les cheveux – et non le sourire – de La Joconde. « Dans ce tableau, dit Denis Ribouillault, il y a un rapport entre la figure humaine et le paysage en arrière-plan. Une des mèches de cheveux de la Mona Lisa ondule de la même manière qu’un cours d’eau. Parce qu’à la Renaissance, la conception de la nature revient à montrer que le microcosme [la mèche] est indissociable du macrocosme [le monde entier]. »

En plus de croire que tous les phénomènes étaient liés, les savants de l’époque juraient aussi par la puissance des mathématiques. Un concept que Léonard de Vinci applique dans son célèbre dessin de L’homme de Vitruve.

« Cette étude est d’abord apparue sur un document de l’Antiquité axé sur l’idée que l’univers est structuré selon des proportions mathématiques. Or, c’est une idée complètement délaissée aujourd’hui, rappelle Eva Struhal. Les lois de la chimie et de la physique prédominent. »

Il faut comprendre que la Renaissance – le nom le dit – remet au goût du jour des idées exprimées à l’Antiquité.

Mais attention ! Vinci n’a pas toujours été séduit par le chant des sirènes de l’Antiquité. « Il se différencie des autres philosophes de la nature en donnant un accent fondamental à l’observation, à l’approche empirique, dit Denis Ribouillault. Ses collègues se basaient encore, en grande majorité, sur les enseignements d’Aristote et d’Hippocrate, donc d’un héritage de l’Antiquité transmis essentiellement en latin. Alors que Léonard utilise le vernaculaire et rompt avec la tradition. »

Au-dessus de la mêlée ?

En plus d’être une façon de comprendre la nature, les inventions de Léonard de Vinci répondaient aussi à l’esprit du temps marqué de conflits. C’est pourquoi, en envoyant une lettre au duc de Milan pour lui demander sa protection, Vinci énumère toutes les machines qu’il est capable de concevoir avant de conclure qu’il peut aussi peindre.

« À l’époque, les grands mécènes sont intéressés par l’art de la guerre, explique Denis Ribouillault. C’est ce qui est prestigieux. Alors que peintre à la Renaissance, ce n’est pas très prestigieux. »

Selon Eva Struhal, au XVIsiècle, Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël étaient perçus comme des artistes d’importance égale, mais avec des compétences différentes.

« Léonard ne définit pas la Renaissance, mais une partie de celle-ci. Il étudie la nature alors que Michel-Ange s’intéresse à l’Antiquité et adore aussi la poésie. En ce sens, ce dernier est un humaniste, ce que Léonard n’est pas. »

Il était aussi connu que Vinci passait sans cesse d’un projet à l’autre. Si on ne lui reconnaît officiellement qu’entre 15 et 20 toiles, c’est parce qu’il les retravaillait constamment. De là, certains ont estimé qu’il procrastinait.

Une idée qui fait sursauter Hilliard T. Goldfarb, conservateur sénior au Musée des beaux-arts de Montréal. « Il n’était pas paresseux ! Il laissait les choses de côté pour les améliorer. Il travaillait de façon exhaustive et il lui était difficile de terminer ses œuvres de façon satisfaisante. »

La Joconde

Or, Vinci devait être relativement satisfait de sa peinture de La Joconde, car elle est une de ses rares toiles qu’il apportera avec lui en s’installant en France, en 1516, à l’invitation du roi François 1er.

La Joconde, au Musée du Louvre.

Pourquoi ce tableau est-il devenu si célèbre ? Plusieurs hypothèses ont été lancées.

Denis Ribouillault rappelle que Vinci était déjà populaire en son temps et que sa réputation lui a survécu. Par ailleurs, en s’installant au Clos Lucé, où il a vécu les trois dernières années de sa vie, son plus célèbre tableau est passé à la France. « François 1er fait partie de l’équation. La Joconde est aussi son tableau et sa célébrité est aussi celle des collections royales françaises », observe le professeur.

Eva Struhal est visiblement déconcertée par le phénomène populaire actuel. « Au Louvre, La Joconde est installée dans une salle remplie de plusieurs autres peintures superbes, mais tout le monde fait la queue pour prendre une photo de la Mona Lisa. Ça tient du tourisme de masse. Oui, Léonard était un peintre exceptionnel. Mais il l’était parmi plusieurs autres peintres exceptionnels. »