Le spécialiste a été recruté, l'équipe a été formée, ne reste plus que le premier patient à trouver. La première greffe du visage au Canada - une opération qui n'a été réalisée qu'une dizaine de fois dans le monde - pourrait bien se faire à Montréal d'ici peu.

Mis à jour le 7 mai 2009
Judith Lachapelle LA PRESSE

«On est maintenant prêts, il faut trouver le bon patient», a expliqué mercredi à La Presse le Dr Alain Danino, chirurgien plasticien à l'hôpital Notre-Dame du CHUM. Le spécialiste d'origine française a été recruté par le CHUM en 2007 expressément pour monter un programme de transplantation faciale. Il a notamment participé à trois des quatre greffes du visage réalisées en France depuis 2005.

 

La greffe de visage à partir d'un donneur est une opération complexe qui n'a été réalisée que 10 fois dans le monde depuis 2005. La onzième opération du genre a été révélée au public mardi: Connie Culp, une Américaine de 46 ans, défigurée depuis que son mari lui avait tiré au visage, s'est fait reconstruire 80% des os, muscles, vaisseaux, nerfs et peau grâce à une greffe du visage d'une donneuse morte dans les heures précédant l'opération.

Le Québec ne manque, malheureusement, pas de cas où des gens défigurés pourraient bénéficier d'une greffe. Mais il s'agit d'une opération délicate qui n'est pas sans risque ni conséquences, précise le Dr Danino. Le greffé devra notamment prendre, pour le reste de sa vie, un cocktail de médicaments pour empêcher le rejet. «On va perdre de 5 à 10 ans de quantité de vie parce que les immunosuppresseurs engendrent une série de complications quasiment certaines, comme le diabète.» La défiguration, par contre, détruit la vie de ceux qui en sont victimes.

«Autant l'insuffisant rénal ou cardiaque inspire de la compassion, autant le défiguré inspire quasiment toujours de la répulsion, dit le Dr Danino. J'ai plusieurs patients qui vivent dans un isolement tel qu'ils ne parlent même plus à leur famille.»

Les patients du Dr Danino ont été défigurés notamment à la suite d'une tentative de suicide - le canon enfoncé dans la bouche dévie de son axe lors du coup de feu, défigurant la victime mais ne la tuant pas -, ou encore à cause d'une tumeur maligne qui a détruit toutes les composantes de leur visage. Dans le monde, la greffe du visage a notamment aidé des patients défigurés par des morsures d'animaux. Certains grands brûlés pourraient aussi bénéficier de l'opération.

Chez tous ces candidats, la chirurgie plastique traditionnelle ne peut plus rien faire. Mais la greffe de visage restera toujours réservée à certains cas graves. «Il n'y en aura jamais autant que pour une transplantation rénale. Par contre, pour ces quelques patients, la médecine est actuellement démunie. Il faut leur permettre de vivre autrement que reclus.»

Le visage, avec ses multiples muscles et ses fonctions vitales, est très délicat à reconstruire, particulièrement pour les paupières et la bouche. «On ne sait pas reconstruire correctement une bouche actuellement», dit le médecin. «Pour qu'elle soit fonctionnelle, il faut faire fonctionner les muscles autour des lèvres. Sinon, la bouche laissera tomber les liquides, vous ne serez pas capable de vous alimenter.» Sans parler de l'aspect esthétique. Dans bien des cas, une greffe est encore la meilleure façon d'obtenir une bouche fonctionnelle.

Encore faut-il trouver un donneur. Ce qui ne devrait pas trop poser problème, dit le Dr Danino. Les Québécois sont déjà sensibles au don d'organes, dit-il. «C'est sûr qu'il faudra informer spécifiquement la famille du donneur. Ce n'est pas un don classique.»

 

Connie Culp

Elle n'avait carrément plus de nez et respirait par un trou percé dans sa trachée. Sa bouche déformée l'empêchait de manger des aliments solides. Depuis que son mari lui avait tiré une balle au visage en 2004, avant de retourner l'arme contre lui, Connie Culp se faisait traiter de monstre par les enfants. Il y a cinq mois, des chirurgiens de Cleveland ont réussi, après 22 heures d'opération, à lui redonner un visage. Il n'est pas parfait, évidemment: ses muscles sont encore figés, elle n'articule pas clairement, et d'autres opérations seront nécessaires pour affiner ses traits. Mais elle respire et peut manger des biscuits. Mardi, elle a rendu hommage à la famille de la donneuse qui, ont dit les médecins, ont été émus de voir comment l'opération a changé le visage de Mme Culp.