Après la princesse Margaret dans la série The Crown, l’actrice anglaise brille en impératrice Joséphine dans le Napoléon de Ridley Scott.

En majesté sous toutes les coutures. Son règne a débuté sur Netflix en incarnant la sœur rebelle d’Élisabeth II. Depuis, la Britannique formée sur les planches a conquis Hollywood. Et montré son talent sans limites, du cinéma d’auteur aux films à grand succès. À 35 ans, elle a déjà été une trafiquante d’armes dans la saga Mission : impossible, et a reçu le prix d’interprétation à Venise pour son rôle de mère brisée par le deuil dans Pieces of a Woman. C’est à l’histoire de France que Vanessa Kirby se mesure désormais en Joséphine de Beauharnais, grand amour de Bonaparte, qui a accompagné son ascension avant d’être répudiée. Énigmatique souveraine devant laquelle l’actrice s’incline : « C’était une force de la nature, une femme moderne, une anarchiste. »

Elle a beau être britannique, la pluie parisienne a eu raison de Vanessa Kirby. Elle arrive ­frigorifiée, emmitouflée dans une longue robe noire en laine, après avoir passé des heures dans les travées glacées et venteuses de l’hôtel des Invalides et du musée de ­l’Armée. « C’est un lieu grandiose, il dit tellement de choses sur lui et sur elle. » Lui, c’est ­Napoléon, elle, Joséphine de Beauharnais. Couple fusionnel, ­atypique, qui perdurera malgré la séparation officielle, les vicissitudes d’un empire et le besoin politique d’un héritier.

Les femmes exclues du pouvoir, mais ­toujours dignes, elle connaît. Pour avoir déjà incarné une princesse. « Quand on m’a ­proposé le rôle de ­Margaret dans The crown, explique-t-elle, j’avais à disposition toute l’histoire britannique, de la documentation à ­foison, des films, des reportages, des biographies. Et je me suis rendu compte que cette image d’Épinal que j’avais d’elle n’était pas forcément la bonne. Cela a été la même chose pour Joséphine. Je connaissais son ­destin, j’ai lu tout ce qui avait été écrit sur elle. Mais je me suis retrouvée ­perdue. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à les définir, elle et ­Margaret. Ce sont des femmes qui étaient résolument modernes et hors des codes, des caméléons. Et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles elles ont été mises au pas, reléguées au second plan, presque emprisonnées. Car elles étaient explosives, ­chacune à sa façon. »

PHOTO AIDAN MONAGHAN, FOURNIE PAR COLUMBIA PICTURES

Le sacre de Napoléon par Jacques-Louis David reprend vie. L’Empereur est campé par Joaquin Phoenix.

Derrière chaque grand homme, une grande femme ? « Si je regarde Napoléon et Joséphine, ce sont deux êtres qui ont su, probablement avant que cela devienne normal, exprimer leur côté masculin et féminin. Les grands couples fonctionnent toujours comme cela. ­Prenez ­Oppenheimer, les leaders de l’histoire, même les ­despotes, ils ont tous ou presque connu des unions fortes, essentielles. Napoléon exhalait une folle virilité, une domination dans sa quête de pouvoir. Mais dès qu’il rentrait sous sa tente, entre deux batailles, il écrivait des lettres enflammées à Joséphine. »

La soif de pouvoir n’empêche pas le romantisme. Ses écrits à Joséphine étaient empreints de dévotion, d’amour, de tendresse. Quelque chose de finalement très féminin.

Vanessa Kirby

Jusqu’à ­penser, puisque le film l’évoque entre les lignes, que Napoléon était aussi ­parfois soumis dans l’intimité ? « Oui, je le crois », sourit-elle.

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Le film de Ridley Scott met l’accent sur la passion et les relations tumultueuses entre Napoléon Ier et l’impératrice.

Habitué des superproductions d’auteur (Blade ­Runner, Gladiator, La chute du faucon noir), ­Ridley Scott aurait presque pu appeler son dernier opus Napoléon et Joséphine, tant il lie le destin unique de l’Empereur à sa relation incandescente et ininterrompue avec l’amour de sa vie. La Joséphine de Scott est une femme libre, qui a connu la prison après la Révolution, à la fois forte personnalité et épouse docile d’Alexandre de Beauharnais. Il lui donnera deux enfants, à défaut d’une vie conjugale passionnante, avant d’être exécuté durant la Terreur.

Elle est aussi une politique, une intrigante, qui sait se trouver au bon endroit au bon moment et une courtisane qui revendique son goût pour l’infidélité. Un ­personnage complexe, insaisissable, qui séduit et intrigue.

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Pour entrer dans le personnage, Vanessa Kirby a « lu tous les livres possibles » et parcouru nos musées.

Ce qui m’a également passionnée quand je me suis plongée dans sa vie, c’est son goût pour le sacrifice.

Vanessa Kirby

« Elle est ambivalente, une femme à poigne, qui va devenir impératrice, poursuit-elle. Mais qui finira par renoncer à son grand amour pour le bien du pays, puisqu’elle ne ­pouvait pas donner d’héritier à l’Empire. Dominante, puis ­soumise à sa relation. Le film dit comment cette femme qui a su tenir tête à l’un des plus grands noms de ­l’histoire va progressivement tomber sous sa coupe, le ­supplier à genoux d’excuser ses incartades amoureuses et se résigner à être quittée, rejetée. Elle l’attendra au château de Malmaison jusqu’à sa mort. Et les hasards de la vie feront que sa fille, Hortense, deviendra elle aussi une Bonaparte, future mère de Napoléon III. Le ­parcours de Joséphine est vraiment étrange… »

La différence d’âge entre Napoléon et son aînée Joséphine a été gommée dans le long métrage de Ridley Scott. Et pour cause, Vanessa Kirby a 12 ans de moins que Joaquin  Phoenix, qui incarne l’Empereur. « La seule chose qui m’importait, c’était que je la ressente. J’ai le même âge que Joséphine quand elle rencontre Napoléon, de six ans son cadet. Je sais donc ce qu’une telle femme peut ­ressentir à ce stade de sa vie. C’est notre point commun. »

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Après Commode dans Gladiator, Joaquim Phoenix est abonné aux empereurs tourmentés de Ridley Scott. Ce dernier prédit que l’acteur entrera dans la légende avec son incarnation de Napoléon.

Autre similitude : choisir sans cesse des directions diamétralement opposées, du succès planétaire de The Crown à la saga Mission : impossible où elle se révèle face à Tom Cruise. « Quand on m’a dit que j’allais travailler avec lui sur ce film, je me suis juste demandé ce que la petite Vanessa pourrait apporter dans cette histoire et face à un tel acteur. Je ne fais pas de ­différence entre un film à grand succès hollywoodien et un petit film intimiste. J’ai appris cela au théâtre dans ma jeunesse. Jouer ­Shakespeare ou Arthur Miller vous emmène dans des ­genres tellement opposés… »

Résultat : elle s’amuse dans Fast and Furious et impressionne dans des films d’auteur exigeants qui vont confirmer tout le bien que les cinéphiles commencent à ­penser d’elle, comme dans The Son, de Florian Zeller. Ou Pieces of a Woman, du Hongrois ­Kornel Mundruczo, où elle incarne une femme qui doit faire le deuil de son bébé. Sa performance lui ­vaudra le prix d’interprétation féminine à la ­Mostra de Venise en 2020 et une nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice en 2021.

Vanessa Kirby a su attiser la curiosité de Ridley Scott qui projetait depuis de longues années de réaliser « son » Napoléon, après celui d’Abel Gance, là où Stanley Kubrick ou Francis Ford Coppola s’étaient cassé les dents. Il lui fallait donc un couple d’acteurs en béton armé pour un ­tournage au long cours, un film de près de 2h40 et une ­version longue sur la plateforme Apple+ dont on dit qu’elle pourrait dépasser les 5 heures. « Que ce soit avec Ridley ou Joaquin, je n’ai jamais ressenti le poids du projet durant le tournage, dit l’actrice. Les deux avaient tellement fort à faire sur chaque prise, chacun dans son domaine, que j’en garde un souvenir très léger ! Le public ne s’en rend pas forcément compte, mais, à un moment, quand vous vous retrouvez sur un plateau avec des costumes ­serrés, des perruques ou des maquillages chargés, la seule façon de relativiser tout ce cirque et d’évacuer la tension est d’en rire. »

Comme pour la promotion du film, organisée en quelques heures dès l’annonce de la fin de la grève des acteurs à Hollywood.

PHOTO PARIS MATCH

À Venise, le 1er septembre 2022. Vanessa Kirby a aussi cofondé Aluna Entertainment, une société de production qui mise sur les grands personnages féminins.

Il y a une semaine, j’étais assise sur le canapé de mon salon. Et là, je parcours l’Europe au pas de charge. Il faut prendre les choses comme elles viennent.

Vanessa Kirby

Aujourd’hui, Vanessa Kirby rêve de personnages très éloignés de ce qu’elle est dans la vie. Elle avoue une admiration sans bornes pour le cinéma français et pour nos réalisatrices qui ont marqué le 7art ces dernières années. « Je tuerais pour travailler avec Julia ­Ducourneau ou Audrey Diwan. J’ai été tellement marquée par leurs films Titane et L’évènement. Pour la suite de ma carrière, ­j’aimerais aller vers ce cinéma radical. »

Radicale : Margaret comme ­Joséphine n’auraient pas dit mieux.