Action ! Mais, cette fois, dans la rue… En incarnant une nounou excentrique dans les années 1990, Fran Drescher avait amusé l’Amérique. Aujourd’hui, elle fait trembler l’industrie du cinéma. Il y a deux ans, la militante, connue pour ses combats contre le cancer ou en faveur des LGBTQ+, était nommée à la tête du syndicat des acteurs. Mi-juillet, elle annonçait qu’ils étaient en grève. Leurs revendications : revalorisation des salaires et réglementation de l’utilisation de l’intelligence artificielle. En mettant Hollywood en mode pause, Fran, 65 ans, trouve son plus grand rôle.

Bonjour tout le monde ! » lance-t-elle en débarquant dans la salle. La voix sonore et nasillarde n’a pas changé depuis Une nounou d’enfer, le feuilleton télévisé qui l’a rendue célèbre dans les années 1990. Mais quand l’attachée de presse nous présente « présidente Drescher », élue en 2021 à la tête de Sag-Aftra (Screen Actors Guild and American Federation of Television and Radio Artists), l’espace d’un instant, on a l’impression de serrer la main à Hillary Clinton. Le puissant syndicat des acteurs de Hollywood compte 160 000 membres.

L’ambiance se détend enfin quand elle se met à poser pour notre photographe. La femme de pouvoir se transforme en Marilyn Monroe. À 65 ans, elle joue avec l’objectif comme si elle en avait 20 : roulant des hanches et levant les bras en V vers le ciel, façon pin-up. Une syndicaliste pas comme les autres… On se dit alors que si Hillary en avait fait autant, peut-être aurait-elle été élue… Mais Fran Drescher affirme n’avoir « aucune envie de se présenter à la présidentielle ».

  • De gauche à droite  : Jane Fonda, June Diane Raphael et Lily Tomlin : toutes à l’affiche de la 7e saison de Grace and Frankie  diffusé sur Netflix. Le 20 juillet, à Hollywood.

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    De gauche à droite  : Jane Fonda, June Diane Raphael et Lily Tomlin : toutes à l’affiche de la 7e saison de Grace and Frankie  diffusé sur Netflix. Le 20 juillet, à Hollywood.

  • Rebecca Damon, vice-présidente de Sag-Aftra, et Ben Stiller, devant le siège de NBC Universal à New York, le 2 août.

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    Rebecca Damon, vice-présidente de Sag-Aftra, et Ben Stiller, devant le siège de NBC Universal à New York, le 2 août.

  • Piquet de grève devant les bureaux de HBO / Amazon à New York, le 22 août pour Morena Baccarin et son mari, Ben McKenzie, acteurs de séries télé.

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    Piquet de grève devant les bureaux de HBO / Amazon à New York, le 22 août pour Morena Baccarin et son mari, Ben McKenzie, acteurs de séries télé.

  • Jesse Eisenberg, qui incarnait Mark Zuckerberg dans The Social Network, en 2010.

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    Jesse Eisenberg, qui incarnait Mark Zuckerberg dans The Social Network, en 2010.

  • Richard Gere à New York, le 9 août, près des bureaux de Netflix et de la Warner Bros. La grève des scénaristes en est alors à son 100e jour.

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    Richard Gere à New York, le 9 août, près des bureaux de Netflix et de la Warner Bros. La grève des scénaristes en est alors à son 100e jour.

  • Martin Sheen s'adresse à la foule lors de la Journée nationale de solidarité devant le siège social de Walt Disney Studios, à Burbank, en Californie, le 22 août.

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    Martin Sheen s'adresse à la foule lors de la Journée nationale de solidarité devant le siège social de Walt Disney Studios, à Burbank, en Californie, le 22 août.

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Si elle nous reçoit dans les locaux du syndicat, sur Wilshire Boulevard à Los Angeles, c’est pour nous parler de son combat contre les studios qui, selon elle, exploitent le petit peuple de Hollywood. « 86% des comédiens gagnent moins de 26 500 dollars par an », martèle-t-elle. D’où la grève entamée le 13 juillet dernier. « Depuis, je n’ai eu aucun contact avec les studios. Il faudrait qu’ils fassent attention : nous sommes un syndicat fédéral, ce qui les oblige à négocier avec nous. Refuser de renouer le dialogue est un jeu dangereux. Nous allons finir par porter plainte contre eux ! »

Comment Fran Drescher est-elle devenue la Pasionaria qui fait trembler Hollywood ? « Mon père était obligé de cumuler deux emplois pour payer les factures, nous répond-elle. Ma sœur et moi avons été élevées par ma mère qui, quand nous étions petites, ne travaillait pas. Nous avons grandi dans un quartier où les syndicats jouaient un rôle important. Celui des électriciens, en particulier, était considéré comme très cool. » Fran vient du Queens, un quartier populaire de New York. Ses parents sont juifs et très provinciaux.

Chez nous, l’éthique et le respect du travailleur comptaient énormément. La règle de base à la maison, c’était : “Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fasse.” J’ai été élevée dans l’idée que nous devions être reconnaissants pour ce que nous avions. Il ne fallait pas être envieux ou écraser pour obtenir davantage.

Fran Drescher

À 16 ans, elle est élue finaliste au concours Miss New York Teenager, en 1973. « Je voulais avant tout m’amuser et gagner ma vie sans avoir l’impression de travailler. Donc je me suis dit : “Si je suis capable de devenir actrice, ça vaut le coup d’essayer.” J’adorais regarder Audrey Hepburn et les rediffusions à la télé d’I Love Lucy [une sitcom des années 1950]. J’ai donc tenté ma chance sans avoir aucun contact dans le milieu. » À 19 ans, elle décroche le rôle de Connie dans Saturday Night Fever aux côtés de John Travolta. On tourne à Bay Ridge, un quartier de Brooklyn pas très loin de son Queens natal. « Peu après, je suis partie pour la première fois de ma vie à Los Angeles. Je devais tourner un autre film avec Jay Leno puis rentrer chez ma mère, mais comme j’avais assez d’argent, j’ai loué un appartement pour quelques mois à Hollywood… et j’y suis restée, même si je me sens toujours new-yorkaise de cœur. »

Elle vit alors avec son ami de coeur, Peter Marc Jacobson, qu’elle a rencontré à l'école secondaire à 15 ans et qu’elle épousera en 1978. Lui aussi tente de percer dans le cinéma en tant que scénariste et réalisateur. Ce duo de choc parvient à convaincre CBS de lancer une sitcom racontant les aventures d’une nounou juive, née dans le Queens, qui s’occuperait des trois enfants d’un très chic producteur veuf de Broadway. Elle en est la vedette et la coproductrice. Le succès est immédiat. « Le début d’Une nounou d’enfer reste mon meilleur souvenir professionnel, confie-t-elle. Je n’en revenais pas d’avoir ma propre place de stationnement. J’étais stupéfaite de voir sur le plateau cette foule de techniciens – éclairagistes, décorateurs… – uniquement là parce que j’avais eu cette idée. Pour moi qui venais d’un milieu si modeste, c’était à peine croyable ! »

Six saisons s’enchaînent, de 1993 à 1999. Fran fait rire l’Amérique en jouant son propre personnage, elle n’a plus besoin de s’inquiéter de ses fins de mois, mais cache de lourds traumatismes. Un viol, d’abord, en 1985, subi chez elle sous la menace d’une arme et devant son mari, en compagnie d’une amie qui « avait eu la malchance d’être venue dîner » ce soir-là. Elle mettra des années avant d’en parler publiquement. Puis la découverte de l’homosexualité de ce mari qu’elle n’avait « aucune envie de quitter et lui non plus » : le divorce a lieu en 1999. L’année suivante, autre drame : un cancer diagnostiqué avec deux ans de retard et qui aboutira à une ablation de l’utérus. Elle en garde une solide méfiance vis-à-vis des médecins qui lui vaudra d’être accusée de complotisme des années plus tard, quand elle s’offusquera de l’obligation pour les acteurs de se faire vacciner contre la COVID-19. Mais de ce traumatisme, elle tire aussi un livre à succès, Cancer Schmancer, et une fondation consacrée à l’aide aux victimes de la maladie. Elle se retrouve ainsi nommée, en 2008, « envoyée spéciale du département d’État sur les affaires de santé féminine » par George W. Bush, pour qui, en tant que démocrate proche de Bernie Sanders, elle n’avait aucune sympathie. Peu importe : la nounou se mue en activiste « au-dessus des partis ».

En 2021, forte de ce parcours atypique, elle se voit proposer de se présenter à la tête du syndicat : le combat est dans son ADN, il est dur, mais elle l’emporte de peu.

On n’est pas payé à ce poste. Et bien entendu, je n’ai plus le temps de tourner. Mais c’est ma façon de rendre ce qui m’a été donné : je me souviens du jour où j’ai reçu ma carte de membre et de ce que cela a signifié pour moi.

Fran Drescher

Parmi ses missions : négocier avant le 13 juillet 2023 les accords salariaux avec les studios regroupés dans le syndicat « patronal » AMPTP (Alliance of Motion Picture and Television Producers). L’arrivée des plateformes de visionnement en ligne se solde par une paupérisation rampante des artistes. L’avenir, surtout, fait peur avec l’irruption de l’intelligence artificielle : ChatGPT pourrait permettre, selon les experts, d’écrire des scénarios qui tiennent la route. Le cinéma est l’un des nombreux secteurs menacés par les algorithmes.

Fran Drescher a toujours dit qu’elle n’était pas arrivée à la tête de Sag-Aftra pour faire de la figuration. « Notre industrie est organisée sur des principes négociés en 1960 » par un certain Ronald Reagan, son lointain prédécesseur, alors que le cinéma était concurrencé par l’arrivée de la télévision. À l’époque, cette « révolution technologique » s’était soldée par une grève d’ampleur équivalente à celle d’aujourd’hui, les comédiens faisant front commun, comme c’est le cas actuellement, avec les scénaristes réunis dans un autre syndicat, la WGA (Writers Guild of America).

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Fran Drescher (casquette blanche) à Los Angeles, le 14 juillet. La veille, elle annonçait le début de la grève des acteurs.

Les deux situations sont assez comparables. Nous sommes de nouveau confrontés à un changement majeur de modèle économique : les studios voudraient se contenter de réformettes, mais le modèle est totalement dépassé ! Il faut tout changer.

Fran Drescher

Au cœur des négociations, la part de recettes revenant aux acteurs lors de la diffusion des films sur les plateformes de visionnement en ligne. Celles-ci refusent de communiquer sur leurs audiences, ce dont, selon les syndicats, elles profitent pour sous-payer les acteurs. Fran Drescher jure avoir entamé les négociations dans un « esprit constructif ». Elle faisait même preuve d’optimisme. Mais les studios sont restés inflexibles. Pour une raison simple : ils ont surinvesti dans le visionnement en ligne quand c’était la mode il y a un an. Et ils peinent à faire leurs frais alors que la concurrence est devenue redoutable : l’offre de nouveaux films et de séries télévisées est telle que le public a du mal à suivre. Résultat, les patrons des majors – Netflix, Amazon Prime, Apple, Disney, etc. – n’ont plus qu’une obsession : réduire les coûts. Ils ont donc tout intérêt à laisser pourrir la situation en espérant que les comédiens finissent par craquer.

  • Jessica Chastain lors d’une manifestation à New York, le 25 juillet.

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    Jessica Chastain lors d’une manifestation à New York, le 25 juillet.

  • Ron Perlman, révélé dans La guerre du feu et Le nom de la rose.

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    Ron Perlman, révélé dans La guerre du feu et Le nom de la rose.

  • L’acteur, réalisateur et producteur Bryan Cranston, le 25 juillet à Times Square, à New York.

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    L’acteur, réalisateur et producteur Bryan Cranston, le 25 juillet à Times Square, à New York.

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Le ton est vite monté. Le 13 juillet, Fran Drescher déclare l’arrêt des négociations dans un discours à faire pâlir d’envie Jean-Luc Mélenchon. Elle réclame une revalorisation de 11 % du salaire minimum quand le camp d’en face concède 5 %, et des mesures de protection contre la cannibalisation des talents par l’intelligence artificielle… Et quand Bob Iger, le patron de Disney, qualifie ces revendications d’« irréalistes », elle rétorque : « Il faudrait l’enfermer. »

Depuis, tout est gelé et plus rien ne se passe à Hollywood. On ne compte plus les films et séries télé repoussés. Natalie Portman, Julianne Moore et Jude Law ont déclaré forfait pour le Festival du cinéma américain de Deauville. La cérémonie des Emmy, qui devait se tenir le 18 septembre, a été reportée au 15 janvier 2024. Celle des Oscars 2024 est potentiellement menacée. Les acteurs sont au chômage et un fonds de solidarité de 15 millions de dollars a été créé pour les aider financièrement, alimenté par plusieurs vedettes (George Clooney, Meryl Streep, Cate Blanchett…). Pour l’industrie, la facture de la grève s’élèverait déjà à 5 milliards de dollars, selon l’institut Milken, et aurait coûté 35 000 emplois. Un désastre pour tout le monde dont nul ne voit encore l’issue. « La seule façon de s’en sortir serait que les studios retournent à la table des négociations et qu’ils changent leur façon de penser, parce que si leur but est de nous combattre comme si nous étions leur ennemi dans l’optique de nous payer au rabais, ça ne va pas marcher », assène Fran Drescher. Et de dénoncer les « salaires mirobolants » de leurs PDG.

Il faut se méfier des nounous en colère…