Ces derniers jours, le problème du dopage est revenu au premier plan. Et, comme le veut la coutume, dopage va de pair avec cyclisme.

Ainsi, deux grands noms ont été condamnés et déchus de leur titre : Alberto Contador et Jan Ullrich. Un autre a été blanchi : Lance Armstrong. Rappelons-nous également la semaine « pénible » du mari de la championne Jeannie Longo.

Dans le même temps, on apprenait également qu'un cycliste québécois amateur, Benjamin Martel, avait échoué à un contrôle antidopage. Son cas n'est pas isolé dans le milieu du cyclisme québécois : Arnaud Papillon et Miguel Agreda ont subi le même sort plus tôt cette saison.

Loin de nous l'idée de condamner ces cyclistes. À une époque où nous prenons tous, pour pouvoir fonctionner et performer, des substances de toutes sortes (des alicaments aux médicaments psychotropes), pourquoi condamner uniquement les sportifs de haut niveau ? Et pourquoi s'acharne-t-on à réduire un problème d'ordre sociétal à une simple question de nature individuelle ? Ainsi, le sportif serait l'unique responsable de son dopage ? Ce raisonnement biaisé et réducteur permet de mettre en branle des mécanismes punitifs (contrôle antidopage) pour montrer que les vainqueurs sont « propres ». Cette façon d'agir est cependant mise à mal lorsqu'un grand nombre d'individus est contrôlé « positif ».

Le fait de stigmatiser quelques individus pour un problème de nature plus fondamentale nous conduit vers des « réformettes » (suivi longitudinal en France des cyclistes à la suite de l'affaire Festina en 1998), mais ne permet pas une réflexivité sur le sport de haut niveau. Deux questions doivent être posées pour déplacer le débat.

La première : pourquoi exiger de nos athlètes une « pureté » que nous-mêmes - dans nos vies quotidiennes - n'arrivons pas à atteindre ? Considère-t-on les sportifs de haut niveau tels des surhommes ? Au nom de quel idéal démocratique ne pourraient-ils pas s'aider artificiellement pour réussir les exploits que leur exigent la société du spectacle et l'appui conditionnel de leurs sponsors ? Pourquoi alors ne pas « punir » et renvoyer l'ouvrier ou le cadre supérieur qui prend des anxiolytiques pour être en mesure d'accomplir leurs tâches respectives ? Généralement, on appelle cela un « double standard. »

La seconde question résulte des conditions structurelles du sport de haut niveau. Dans le cas du cyclisme (on pourrait dire la même chose du hockey) les contrats sont, en moyenne, de deux ans. Aussi, si les équipes souhaitent faire partie du World Tour, elles doivent cumuler un certain nombre de points. Nous avons donc une précarisation généralisée du « travailleur cycliste » jumelé à des contrats d'hyper-performance. Autrement dit, nous créons structurellement toutes les conditions pour fragiliser génériquement le cycliste et faire de lui un « dopé en puissance ».

Cette hypocrisie et cette lutte contre le « mauvais cycliste dopé-tricheur » (versus «  le bon cycliste propre-honnête) engendre des morts précoces. Salanson, Zanoli, Rusconi, Sermon, Zanette, Jimenez, Pantani, Vandenbroucke sont tous d'ex-cyclistes qui sont morts d'un arrêt cardiaque avant d'atteindre 35 ans ! Dérapage directement ou indirectement lié au dopage ?

Dès lors, nous avons deux choix. Le premier (et c'est le modèle vers lequel les dirigeants du sport se dirigent) est de renforcer la responsabilisation individuelle du sportif. Dans cette perspective, les contrôles antidopage doivent être plus sévères et les sanctions plus lourdes. Ainsi, nous découvrirons dans quelques années des moyens de déceler tel ou tel produit et d'autres athlètes seront incriminés. Les agences de lutte anti-dopage s'en féliciteront et on dira que la lutte antidopage progresse.

Nous avons également un autre choix, celui d'ouvrir les yeux. Non, les sportifs ne sont pas d'une autre nature que nous, ils constituent notre miroir, en excès. Les mêmes exigences s'appliquent à eux qu'à nous et nous pensons aussi les mêmes droits et devoirs. Si nous acceptons collectivement de nous « doper », pourquoi interdire cela aux sportifs ?

En plus de cette question éthique, se pose de façon pragmatique, celle de la santé des athlètes. Si on admet que le dopage existe (et qu'il est même généralisé) et que certaines techniques dopantes utilisées par les athlètes peuvent être qualifiées de « sauvages », réguler et encadrer cette pratique par des professionnels éviteraient probablement des problèmes de santé chez nombre d'athlètes. Des morts seraient également probablement évités. On appelle cela tout simplement la politique de réduction des méfaits.

Oui, nous penchons pour le second choix. Celui de la justice et de la santé des athlètes. Bien sûr, on peut dire de nous que nous sommes « pour » le dopage. Peu importe. Un débat doit avoir lieu sur la place publique en ce qui a trait au statut du sport de haut niveau dans notre société. Sinon, on peut aussi se fermer les yeux. C'est simplement un choix de société qui n'est pas le nôtre.