Je reviens d'un pays fascinant, celui de la complexité humaine. J'y ai vécu cinq ans, remontant patiemment le temps pour trouver une réponse à la question que je me posais depuis longtemps: comment le Québec de la Révolution tranquille a-t-il pu accéder - comme par magie - à la modernité après avoir vécu pendant plus d'un siècle sous l'emprise étouffante de l'Église catholique et de son armée de robes noires, les communautés religieuses?

Publié le 20 nov. 2010
Claude Gravel

L'auteur publie cette semaine, aux Éditions Libre Expression, «La Vie dans les communautés religieuses - L'âge de la ferveur, 1840-1960».

Je reviens d'un pays fascinant, celui de la complexité humaine. J'y ai vécu cinq ans, remontant patiemment le temps pour trouver une réponse à la question que je me posais depuis longtemps: comment le Québec de la Révolution tranquille a-t-il pu accéder - comme par magie - à la modernité après avoir vécu pendant plus d'un siècle sous l'emprise étouffante de l'Église catholique et de son armée de robes noires, les communautés religieuses?

 

La réponse n'est pas simple, elle est comme la vie. Alors que les évêques et les curés incitaient les femmes canadiennes-françaises à rester à la maison et à faire beaucoup d'enfants, des religieuses, filles de ce même peuple, construisaient des dizaines d'hôpitaux, d'hospices, de foyers pour accueillir ceux que la société industrielle abandonnait sur le bord du chemin du progrès. D'autres - religieuses et religieux - se répandaient partout au Québec pour y instruire la jeunesse; les pères investissaient les collèges classiques et les universités, ce qui allait donner une élite laïque à notre société.

Des noms?

Cléophée Têtu, fille d'un notaire de Saint-Hyacinthe qui, devenue soeur de la Providence, bâtit pavillon par pavillon, à la fin du XIXe siècle, ce qui deviendrait l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu (aujourd'hui Louis-H.-Lafontaine), à une époque où les malades mentaux étaient, au mieux, ridiculisés, au pire, enchaînés ou emprisonnés. Les religieuses se sont dit: «Ce sont aussi des enfants de Dieu», et elles ont agi en conséquence.

Marie-Aveline Bengle, fille d'un agriculteur de Saint-Paul-d'Abbotsford qui, une fois soeur de la Congrégation de Notre-Dame, se battit toute sa vie pour que les jeunes Canadiennes-françaises puissent recevoir une éducation supérieure et, pour cela, ouvrit en 1908 le premier collège classique féminin au Québec, Marguerite-Bourgeoys.

Émile Legault, clerc de Sainte-Croix, qui fonda en 1936 la troupe des Compagnons de Saint-Laurent, d'où viendraient tant de nos acteurs et actrices de théâtre.

Georges-Henri Lévesque, dominicain et sociologue, qui ouvrit en 1938 l'École des sciences sociales de l'Université Laval, à Québec.

Et on pourrait citer des dizaines d'autres noms.

Oui, la vie est vraiment complexe. Alors que les évêques du Québec condamnaient le cinéma naissant au début du XXe siècle, fait qu'on nous rappelle pour illustrer cet «âge des ténèbres», les clercs de Saint-Viateur de Joliette (un exemple parmi beaucoup d'autres) fondaient un orchestre symphonique, montaient, toujours pour le grand public, des pièces de Sophocle, de Racine ou de Molière, créaient un musée d'art où ils exposaient de jeunes artistes comme Pellan ou Borduas. La grande noirceur? On a vu pire.

En 1960, les communautés religieuses avaient couvert le Québec d'hôpitaux modernes qu'elles administraient avec compétence, de centaines de collèges et de pensionnats qu'elles céderaient à la société civile. Ces communautés avaient aussi formé les premières générations de Québécois et de Québécoises qui allaient investir nos ministères, nos maisons d'enseignement, nos institutions culturelles, et créer les premières grandes entreprises du «Québec inc.».

Peu à peu, les communautés religieuses se retirèrent en silence de ce Québec qui ne voulait plus d'elles. Ce silence, elles l'observent encore aujourd'hui, dans les dernières maisons où leurs membres vieillissent, souvent à l'infirmerie.

Oui, je reviens d'un pays fascinant, qui se laisse découvrir et comprendre à condition que l'on renonce aux préjugés et aux idées reçues.

Que faut-il en conclure? Que le Québec reste une société distincte au Canada et en Amérique du Nord, par sa langue, bien sûr, mais aussi par ses valeurs de générosité, d'entraide et de partage. Ces valeurs doivent venir de quelque part, non?

Quand le Québec laisse démolir ou vendre aux spéculateurs ses églises, ses couvents et ses monastères, c'est de lui-même qu'il se départit, car ce sont ses ancêtres qui en ont financé la construction, en solidarité avec l'Église catholique et avec les communautés religieuses.

* Claude GravelL'auteur a été journaliste durant 40 ans, dont 20 ans à La Presse, où il a été notamment directeur de l'information de 1983 à 1988.