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Souveraineté dans l'Arctique: évitons la guerre froide

Quelque 400 militaires et plusieurs navires canadiens (de... (PHOTO: JASON RANSOM, AFP)

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Quelque 400 militaires et plusieurs navires canadiens (de la Marine et de la Garde-Cote) ont été déployés dans l'Arctique ces dernières semianes par le gouvernement de Stephen Harper dans le cadre de l'opération Nanook.

PHOTO: JASON RANSOM, AFP

Stéphane Roussel*

La fin de ce mois d'août est marquée par de grandes manoeuvres canadiennes dans l'Arctique. Ainsi, les Forces canadiennes et la Garde côtière ont mené l'opération Nanook 2010, l'un de leurs trois exercices annuels dans le Grand Nord. Il s'agit de la plus importante du genre, puisqu'elle consistait à déployer près de 400 militaires dans une base temporaire établie à Resolute, au Nunavut. Neuf navires canadiens (Marine et Garde-Côte) et étrangers (américains et danois) y ont également participé, en plus de nombreux avions de transport, dont les nouveaux C-17 à grande capacité. Le 20 août, le ministre des Affaires étrangères Lawrence Cannon a dévoilé la mise à jour de la politique canadienne dans l'Arctique. Enfin, cette semaine, le premier ministre Harper a entrepris une visite de cinq jours dans cette région, sa cinquième depuis 2006.

Il y a lieu d'applaudir cette attention marquée et persistante du gouvernement canadien pour un partie du territoire très longtemps négligée, mais aussi peut-être de remettre en question certains des éléments du discours qui justifie cet intérêt.

Des progrès spectaculaires

Les exercices militaires comme Nanook (ours polaire) ne cessent de prendre de l'ampleur depuis 2002, et les progrès sont spectaculaires. Jamais depuis la guerre froide, le Canada n'avait déployé autant de personnel et de matériel au nord du cercle arctique, et ce, dans des installations aussi sophistiquées. Plus encore, l'opération frappe par la diversité des objectifs qu'elle vise. Il ne s'agit plus seulement de mener une manoeuvre simulant une situation de combat, mais aussi de préparer les participants à faire face à des situations d'urgence de natures diverses, comme le nettoyage d'un déversement d'hydrocarbures.

L'opération Nanook est révélatrice de plusieurs tendances importantes. D'une part, elle semble clairement démontrer que les agences gouvernementales sont en train d'acquérir une expertise qu'elles avaient perdue faute d'avoir pu la cultiver, soit la capacité d'opérer dans un environnement hostile, fragile, immense (quatre millions de km2) et dénué d'infrastructure. Le processus est certainement loin d'être complété, mais il est manifeste que les Forces canadiennes sont sur la bonne voie.

D'autre part, tous les ministères qui participent à l'opération semblent avoir bien compris la nécessité de tenir compte des communautés locales dans la planification et l'exécution de leurs missions. Même si l'on peut questionner le bien-fondé de la tendance des gouvernements à confier à l'entreprise privée de plus en plus de tâches autrefois effectuées par les militaires (comme la construction d'installations temporaires), il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un coup de main à l'économie locale. Par ailleurs, la place importante, voire démesurée, qu'occupent les Rangers (les réservistes provenant des communautés nordiques) dans le discours officiel est un autre indicateur de cette attitude.

Le piège du dilemme de sécurité

L'opération Nanook témoigne d'un autre changement qui, certes bien amorcé, doit être mieux intégré dans le discours gouvernemental, car il subsiste sur ce plan une ambiguïté troublante. Ottawa semble en effet souffler le chaud et le froid sur les rapports circumpolaires, en plaidant certes la coopération, mais sur un ton qui va au-delà de la fermeté.

La défense de la souveraineté est trop souvent réduite, dans l'esprit de la population et des politiciens, à la protection du territoire contre des revendications étrangères, qu'elles soient américaines, russes ou danoises. Les incidents mineurs, comme la visite de touristes danois sur l'ile de Hans ou les provocations des bombardiers russes aux limites de l'espace aérien canadien, sont malheureusement montés en épingle et ne font que renforcer l'impression d'un «Grand Nord assiégé» ou encore que nous sommes à l'aube d'une nouvelle guerre froide dans cette région du monde.

Pourtant, tous les conflits territoriaux auxquels est partie le Canada peuvent sans l'ombre d'un doute être résolus par la diplomatie, bien qu'une présence sur le terrain puisse constituer un atout. Définie de la sorte, la «défense de la souveraineté» ne justifie pas les ressources investies.

Pire encore, tenir ce discours ne fait qu'attiser la crainte de l'étranger et justifier des comportements qui sont perçus comme agressifs par les autres pays. Ainsi, le journaliste français Olivier Truc écrivait au début de l'année que «des cinq pays riverains de l'Arctique, le Canada est assurément celui qui mène la politique arctique la plus agressive». Ce n'est probablement pas là le résultat que souhaitent les Canadiens. En fait, il n'y a de «nouvelle guerre froide» en Arctique que celle que l'on veut bien se créer.

Pour l'une des très rares fois dans leur histoire, les Canadiens perçoivent une menace sur leur territoire. Mais ils ne doivent pas tomber dans le piège du «dilemme de sécurité», selon lequel celui qui veut trop se défendre devient une menace pour les autres. En insistant sur l'aspect conflictuel des rapports circumpolaires, le gouvernement canadien ne se rend pas service et ne fait qu'alarmer l'opinion publique.

Souveraineté et souveraineté

Toutefois, certaines activités menées au cours de Nanook 2010, comme certains passages de L'Énoncé de la politique étrangère canadienne pour l'Arctique, confirment une tendance déjà observable selon laquelle les planificateurs ont désormais une vision plus large de la souveraineté et de la nature des problèmes qui se posent dans la région. Il ne s'agit plus tant de repousser une menace externe que d'y assurer les services et les responsabilités du gouvernement, que ce soit sur le plan social, économique, environnemental ou encore de la sécurité publique.

C'est cette dernière conception de la souveraineté qui doit primer, car si les problèmes liés à la définition des frontières peuvent toujours se résoudre par la négociation, il y a tout lieu de croire que la demande pour les services gouvernementaux liée à l'augmentation des activités humaines dans cette région ira croissant.

Les changements climatiques et la fonte de la calotte polaire pourraient en effet permettre la tenue d'activités économiques, comme l'exploitation des ressources naturelles ou le trafic maritime, jusqu'ici difficiles à mener, et avec les risques d'abus ou d'accident qu'elles comportent. Là réside certainement le véritable défi sécuritaire de l'Arctique et c'est sur celui-ci que doit se concentrer le gouvernement canadien

* L'auteur est professeur à la chaire de recherche du Canada en politique et défense étrangère canadiennes à l'UQAM. Il revient d'un séjour dans l'Arctique pour observer l'Opération Nanook 2010.




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