À l'automne 2008, le débat faisait rage. Un gouvernement peut-il relancer l'économie au moyen d'une hausse temporaire des dépenses publiques financée par un déficit? Rarement ai-je vu une question si fondamentale susciter tant de division parmi les économistes. Le gouvernement conservateur est néanmoins allé de l'avant avec un ambitieux plan de relance adopté fin janvier 2009. Les données économiques pour le dernier quadrimestre 2009 maintenant publiées, le moment est propice pour une analyse rétrospective.

Louis Hotte<br><br><i>L'auteur est professeur agrégé de science économique à l'Université d'Ottawa.</i> LA PRESSE

À l'automne 2008, le débat faisait rage. Un gouvernement peut-il relancer l'économie au moyen d'une hausse temporaire des dépenses publiques financée par un déficit? Rarement ai-je vu une question si fondamentale susciter tant de division parmi les économistes. Le gouvernement conservateur est néanmoins allé de l'avant avec un ambitieux plan de relance adopté fin janvier 2009. Les données économiques pour le dernier quadrimestre 2009 maintenant publiées, le moment est propice pour une analyse rétrospective.

Afin de bien situer le débat, un rapport récent du Fraser Institute constitue un excellent point de départ. Le verdict est sévère: la reprise n'a pas été causée par le plan de relance. Il se base essentiellement sur une observation: la reprise du troisième quadrimestre 2009 est surtout liée à une reprise soudaine de l'investissement privé. La hausse des dépenses publiques était alors plutôt timide et la croissance des exportations nettes était encore négative.

Les chiffres du Fraser Institute sont exacts et correspondent bien à l'analyse déjà publiée par Statistique Canada. Mais l'interprétation est trop sommaire. Elle s'appuie essentiellement sur des comparaisons contemporaines de données. Cette approche purement mécanique laisse en plan le comportement rationnel des individus. En l'occurrence, on s'attend à ce que consommateurs et entrepreneurs réagissent à l'annonce d'un plan de relance, car ils sont prévoyants. Pour bien comprendre cela, replongeons dans l'ambiance psychique du début de récession.

27 novembre 2008, jour de l'énoncé économique du ministre Flaherty. À l'époque, les États-Unis étaient déjà officiellement en récession et la situation était très préoccupante partout dans le monde. On parlait de déflation et d'aucuns craignaient une crise de l'ampleur de la grande dépression des années 30. Le Fonds monétaire international, habituellement frileux côté déficit public, recommandait cette fois une action concertée et musclée des pays industrialisés. Dans cette ambiance, notre ministre des Finances ne propose aucun plan de relance significatif, annonce que le budget sera rééquilibré en 2012-2013 à la suite des déficits prévus des trois prochaines années, déficits involontaires, car causés par le manque à gagner de la récession. En bref, on annonce aux Canadiens qu'il faut subir la vague. Tout consommateur ou entrepreneur prévoyant réagirait en diminuant sa consommation et son investissement.

Notre régime démocratique a imposé la suite. La coalition Dion-Layton du 1er décembre 2008, en menaçant de faire tomber le gouvernement, a forcé les conservateurs à adopter un ambitieux plan de relance fin janvier 2009. La coalition a causé un changement de régime passablement inattendu par les Canadiens.

On peut supposer qu'entre décembre 2008 et janvier 2009, la coalition et le changement de cap du gouvernement conservateur ont causé un revirement des anticipations des consommateurs et entrepreneurs au Canada. Ce revirement serait la cause de la reprise de l'investissement privé au troisième quadrimestre 2009, car assez tard pour que les entreprises prennent livraison de leurs commandes d'équipement, mais trop tôt pour que les dépenses publiques aient pu augmenter de manière importante. Notons que l'investissement privé était en décroissance depuis le premier quadrimestre 2008. Le but de ces investissements étant surtout de se préparer aux importants contrats gouvernementaux à venir, il n'est pas surprenant qu'ils aient chuté par après, au moment où le gouvernement commence à dépenser. Ainsi, toute tentative de lier une hausse de l'investissement privé à des hausses de dépenses publiques contemporaines ou passées constitue un exercice incomplet.

Les données me portent à croire que la simple annonce du plan de relance a eu un impact positif et significatif sur la hausse du PIB observée au troisième quadrimestre 2009, mettant fin à la récession. De plus, cette annonce coïncide au second quadrimestre avec une reprise de la consommation privée qui, elle, ne nécessite pas de délai d'exécution. L'argument étant basé sur le rôle des anticipations, variable difficilement mesurable, il sera difficile de le confirmer. Ceci explique pourquoi le débat perdurera.

Pour être complet, il faudrait ajouter l'effet de la concertation avec les autres pays industrialisés ainsi que celui des anticipations sur les déficits à venir, ces dernières ayant aussi changé fin janvier 2009. Mais il est permis de penser qu'une fois la reprise amorcée, il faudrait anticiper un fameux déficit pour retourner à l'ambiance morose qui régnait en 2008.