Vendredi dernier, au terme d'une enquête commencée en août 2008, la Securities and Exchange Commission (la commission américaine des valeurs mobilières) intentait une poursuite civile contre Goldman Sachs et un de ses employés. Cette affaire nous amène au coeur du labyrinthe nauséabond qui a causé la crise financière de 2007-2008. Les dérivés de crédit (les notoires credit derivatives swaps), faussement appelés assurance-crédit, en sont l'arme de destruction massive.

Yvan Allaire<br><br><i>L'auteur est président du conseil et l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques (IGOPP).</i> LA PRESSE

Vendredi dernier, au terme d'une enquête commencée en août 2008, la Securities and Exchange Commission (la commission américaine des valeurs mobilières) intentait une poursuite civile contre Goldman Sachs et un de ses employés. Cette affaire nous amène au coeur du labyrinthe nauséabond qui a causé la crise financière de 2007-2008. Les dérivés de crédit (les notoires credit derivatives swaps), faussement appelés assurance-crédit, en sont l'arme de destruction massive.

Pour toute assurance conventionnelle, l'assuré doit démontrer une perte réelle pour être assurable et remboursé par l'assureur. Dans le cas des «dérivés de crédit», depuis la dérèglementation en 2000 sous forme du Commodity Futures Modernization Act, les pertes peuvent être virtuelles et spéculatives. Imaginons que l'on puisse prendre une assurance sur une maison dont on n'est ni propriétaire, ni créancier hypothécaire, tout simplement parce que l'on spécule qu'elle risque de passer au feu. Éventuellement, une maison de 100 000$ pourrait porter pour 800 000$ d'assurance, dont 700 000$ détenus par des spéculateurs. Si cela était permis, il y aurait lieu de s'inquiéter pour le sort de cette maison. Or, il en est ainsi avec les dérivés de crédit. Les spéculateurs peuvent miser contre la dette d'une entreprise ou d'un pays, ou contre la valeur d'un ensemble de dettes hypothécaires pour des montants supérieurs à la valeur nominale de cette dette, et ce, sans jamais avoir prêté un seul sou à cette entreprise ou ce pays, ou sans avoir financé un seul dollar de cette dette hypothécaire.

L'art de spéculer!

Spéculer, c'est l'art de faire des paris qu'on ne risque pas de perdre. Au cours de 2007, la débandade des marchés hypothécaires américains approche; elle est même visible pour tous ceux qui ne sont pas aveugles ou myopes. Il faut parier contre ce marché ; c'est-à-dire, acheter une assurance-crédit sur des ensembles d'hypothèques de piètre qualité, assurance qui prendra une grande valeur lorsque ces prêts seront en défaut.

Toutefois, un as de la spéculation ne se confine pas à parier sur la déconfiture de prêts de qualité douteuse. Le spéculateur pourrait se tromper et ainsi perdre son pari. Pourquoi ne pas demander à Goldman Sachs, en les payant adéquatement, d'assembler les prêts dont lui, le spéculateur, en l'occurrence John Paulson, aurait influencé le choix? Cet ensemble de prêts hypothécaires, ayant reçu la bénédiction des agences de notation toujours coopératives et conciliantes, serait ensuite vendu par Goldman Sachs à des investisseurs institutionnels.

Ainsi, Paulson achète une assurance-crédit sur cet assemblage de prêts d'une banque ou d'une société d'assurance qui n'est évidemment pas informée de la manoeuvre. L'opération résulte en la déconfiture de cet assemblage de prêts six mois plus tard, comme prévu. Paulson a reçu un milliard pour une assurance qui lui avait coûté 5 millions.

Goldman se défend

Évidemment, Goldman Sachs se défend avec vigueur, plaidant que le choix éventuel des prêts était fait indépendamment de Paulson, que les investisseurs, tous expérimentés en ce domaine, savaient, ou auraient dû savoir, que des fonds misaient contre ces prêts, que Goldman a perdu quelque 75 millions en investissant dans cette structure, etc.

Or, quelle que soit la valeur de ces arguments, le chat est bel et bien sorti du sac. Les litiges privés et les poursuites par les agences de régulation contre tous ces intermédiaires financiers vont se multiplier. Une autre belle occasion pour les spéculateurs : vendre à découvert les titres de Goldman Sachs et de toutes les firmes financières en cause et acheter des dérivés de crédit sur leurs dettes!

Ce qui est immoral, mais pas illégal, voilà le terreau fertile de la spéculation.